Le MJS retrouve son autonomie L'histoire mouvementée des Jeunesses socialistes (MJS)
Le congrès national du PS, qui s'est réuni à Lille au début du mois d'avril, a rétabli l'autonomie par rapport au parti du Mouvement des jeunesses socialistes (MJS). Jacques Kergoat évoque l'histoire _ longue et mouvementée _ des relations entre les socialistes français et leurs organisations de jeunes.
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faire des " jeunes " ? La question, pour les socialistes, est ancienne.
Dès le début du siècle, les réponses sont contradictoires, au gré des
situations locales.
A Lille, à cette époque, on se refuse à constituer des groupes de " jeunesse ", et on appelle les jeunes à adhérer directement au parti. Mais à Tulle on ne peut adhérer au parti avant vingt et un ans. Situation paradoxale car les jeunes entrent en usine dès douze ans, jouent souvent un rôle actif dans les grèves et exercent très tôt d'importantes responsabilités syndicales : le secrétaire du syndicat des mouleurs a dix-huit ans, et, dans bien des départements, il n'aurait pas l'âge requis pour adhérer au parti.
La naissance, en 1905, de la SFIO ne modifie pas la situation. Les Jeunesses socialistes sont certes créées, mais végètent pendant deux ans avant d'être dissoutes en 1907 : ce n'est pourtant pas qu'il ne se passe rien dans la jeunesse, puisque c'est au même moment que les pious-pious du 17e régiment d'infanterie mettent crosse en l'air et refusent de marcher contre les vignerons.
Quand la SFIO, en 1912, constitue les Jeunesses, c'est du bout des lèvres. Les résultats sont à la mesure des efforts : 1 800 adhérents en 1913. En revanche, la moyenne d'âge de la direction du parti est alors de cinquante et un ans.
Chemises bleues et cravates rouges
De toute manière, ces maigres résultats sont balayés par la scission du congrès de Tours : massivement, les jeunes socialistes, la " génération du feu ", rejoignent la IIIe Internationale et le Parti communiste. La reconstruction sera lente : 1 100 adhérents en 1925, 11 317 en 1934. Le débat sur l'autonomie des Jeunesses a été tranché en 1928 : c'est non. Et les dirigeants auxquels le parti confie les Jeunesses n'encouragent guère l'esprit d'initiative. Le secrétaire des Jeunesses, Dumon _ que la presse communiste appelle aimablement Ducon _ explique que c'est une bonne chose "de ne pas oser donner de conseils aux anciens" et qu'"il faut avoir été arpète avant d'être compagnon".
De fait, les Jeunesses socialistes ne retrouvent une réelle activité qu'avec le cheminement vers le Front populaire. Chemises bleues et cravates rouges, ils représentent alors une force militante non négligeable, surtout dans la région parisienne. Mais le tournant "patriotique" du Front populaire met mal à l'aise un bon nombre de ces jeunes socialistes, spontanément antimilitaristes et internationalistes. Une tendance de gauche apparait, animée par Fred Zeller, futur grand maitre du Grand Orient de France. Elle représente bientôt près du tiers des adhérents des Jeunesses et dirige l'Entente fédérale de la Seine. Pas pour longtemps. A la fin de l'année 1935, ses dirigeants sont exclus et l'Entente de la Seine dissoute. A peine reconstituée sur des bases "orthodoxes", elle doit être de nouveau dissoute en mars 1937. Décidément, le malentendu est tenace.
A la veille de la guerre, les "JS" sont disloquées. Les jeunes socialistes qui s'engageront dans la Résistance le feront à titre individuel ou par l'intermédiaire de réseaux extérieurs au parti, tel celui des Auberges de jeunesse.
La crise de l'après-guerre
A la Libération, les Jeunesses sont reconstituées prudemment. La tutelle du parti est totale : trois membres de la section adulte sont obligatoirement adjoints au groupe jeunes et, en cas de désaccord entre les délégués adultes et le bureau des Jeunesses, c'est la section adulte qui tranche. Pourtant, dès avril 1946, c'est une direction très combative qui est élue. Les Jeunesses réclament alors le service militaire à six mois, s'opposent au départ des jeunes appelés pour l'Indochine, soutiennent les grèves, notamment celle des rotativistes parisiens, qui éclate en janvier 1947, sous le gouvernement Blum.
Le congrès des Jeunesses en avril 1947 donne une large majorité à l'orientation de sa direction, entre 65 et 75 % des voix. Et il traumatise, par ailleurs, durablement un jeune militant du Nord, dont c'est le premier déplacement à Paris : " C'était vendredi de Pâques, et je refusais de manger de la viande, pour honorer la religion de ma mère. Ce fut un scandale : les délégués, indignés, voulaient me traduire devant une commission de discipline. " Ce jeune délégué qui se dit, du coup, immunisé contre les envolées lyriques s'appelle Pierre Mauroy.
Les relations se tendent avec la direction du PS, qui met alors en cause l'influence trotskiste sur les JS. En fait, deux membres seulement du bureau national sont liés aux trotskistes, dont l'un, Dunoyer, était déjà membre des JS avant la guerre. Il y avait fait preuve d'un réel sens commercial : c'est lui, en effet, qui était chargé de la vente des chemises bleues dont les JS avaient fait leur uniforme. Son sens commercial ne se démentira pas puisque, sous son véritable nom, André Essel, il sera plus tard PDG de la FNAC.
Mais la fronde dans les JS ne se limite pas aux trotskistes et trotskisants. Dans le Cher, le plus ferme soutien de la direction des JS s'appelle Roger Fajardie, futur organisateur du courant Mauroy. Dans la Seine-Inférieure, c'est un jeune militant, nommé Pierre Bérégovoy. Quand éclate la crise, en 1947, la grande majorité des JS se sépare du Parti socialiste.
Les années grises
De nouveau, il faut repartir à zéro. De 31 000 adhérents en 1946, les Jeunesses socialistes n'en regroupent plus que 2 000 en 1948. Autour de Pierre Mauroy, une nouvelle direction regagne peu à peu 5 000 adhérents, et surtout fonde, en 1951, les clubs de loisir et d'éducation populaire Léo-Lagrange. Mais passée la brève embellie, en 1956, du Front républicain, la décrue reprend.
Miné par la guerre d'Algérie, le mouvement s'étiole. En 1958, la scission de la minorité qui refuse le "oui" à de Gaulle lui porte le coup de grâce : les Jeunesses sont dès lors réduites à la portion congrue, tandis que les étudiants quittent en rang serré la SFIO, derrière un jeune et fringant secrétaire national, qui s'appelle Michel Rocard. De 1958 à 1968, s'étirent alors les années grises, où tout ce qui se passe dans la jeunesse se fait en dehors des socialistes, qu'il s'agisse de l'UNEF et de la guerre d'Algérie, de la mutation des Jeunes agriculteurs, ou de mai 68.
Voile pudique, donc, sur l'impossible chapitre " la Jeunesse socialiste et mai 68 ". Mais le nouveau Parti socialiste qui voit le jour en 1969 semble tirer les leçons. En effet, sous le secrétariat d'Alain Savary, les Jeunesses socialistes retrouvent leur statut d'autonomie. Les jeunes qui occupent alors la direction _ une coalition des amis de Jean Poperen et de militants du CERES _ ont humé l'air de mai 68. La cohorte qui envahit alors les poussiéreux locaux de la cité Malesherbes est facétieuse : l'antique buste de Jaurès qui orne le hall se retrouve coiffé d'un bonnet d'âne. L'on rit. Mais, peu à peu, l'on rit moins.
Le Chili et les Comités de soldats
Car la direction des Jeunesses vibre au rythme du Chili et s'investit dans les Comités de soldats. Par l'intermédiaire de la Mutuelle nationale des étudiants de France (MNEF), elle dispose désormais de solides appuis organisationnels. Et quand, à l'occasion de la campagne présidentielle de 1974, elle édite des affiches modestement gauchisantes, elle indispose. Or cette direction est devenue fragile. Le torchon brûle entre le CERES et les poperenistes. Et à l'intérieur même du CERES, une partie des dirigeants jeunes, autour de Patrice Finel, commence à prendre ses distances.
A la fin du congrès socialiste de Pau, en 1975, François Mitterrand croise Edith Cresson et lui propose de s' " occuper du secrétariat ". Elle accepte, pensant qu'il s'agissait de tenir le secrétariat de la première séance du nouveau comité directeur. Le malentendu est vite levé : Edith Cresson sera secrétaire nationale à la Jeunesse. Et les intentions encore plus vites assimilées : il s'agit de faire le ménage. Sous divers prétextes, les directions des étudiants et des Jeunesses sont dissoutes, et une conférence statutaire abroge l'autonomie du MJS. Désormais, sous la tutelle d'Edith Cresson, puis sous celle d'Alain Barrau, c'est un style _ plus gestionnaire _ qui prévaut. Moins présents dans les mouvements sociaux, les jeunes socialistes jouent cependant leur partition dans le cheminement qui mène à l'UNEF indépendante et démocratique. Mais cela ne suffit pas à faire du MJS, de nouveau subordonné au parti, une structure vivante. Même après 1981, les groupes se développent lentement, et existent plus souvent dans les papiers du secrétaire administratif de la fédération que sur le terrain militant.
En apparence, le mouvement étudiant de l'hiver 1986 modifie cette situation. Mais en apparence seulement. Car les jeunes socialistes que l'on aperçoit dans la Coordination sont en réalité des socialistes " pas comme les autres ". Issus du trotskisme, les animateurs de SOS-Racisme, comme les dirigeants de l'UNEF indépendante et démocratique, n'ont pas acquis au PS leurs capacités d'animation, et sont des socialistes de fraiche date (le Monde du 1er avril). On ne s'est d'ailleurs guère soucié de les associer à la direction des Jeunesses, où leur participation relève du symbole : un membre sur trente-trois. Sans doute n'y aurait-il rien d'étonnant à ce que la capacité d'auto-organisation du mouvement étudiant donne aux jeunes socialistes le goût de gérer eux-mêmes leurs affaires. Mais, étrangement, ce n'est pas du MJS ni des animateurs de la grève étudiante que viendra la demande de réformer les structures du MJS. Toute l'équipe nationale du MJS signe au contraire, pendant la préparation du congrès de Lille, une contribution qui affirme : " Pas de faux débats : les jeunes socialistes ne doivent pas considérer la réforme des structures comme la seule clé des questions politiques " et juge que les jeunes du PS ont besoin " avant tout d'un discours politique ".
Ironie de l'histoire, c'est la modification de l'article 43 des statuts du PS proposée par le " démissionné " de 1975, Patrice Finel, qui est adoptée par 46 % des adhérents du parti. En commission des résolutions, à Lille, Lionel Jospin tentera bien d'expliquer que 46 %, cela n'est pas une majorité. Mais les amis de Jean-Pierre Chevènement et une partie de ceux de Michel Rocard menacent d'en appeler au congrès, et Lionel Jospin cède. Les jeunes socialistes, à nouveau, pourront élire eux-mêmes leurs responsables, " comme dans le parti ". Ils en sont, visiblement, tout ébahis.
KERGOAT JACQUES Article paru dans l'édition du 22.04.87