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2 mai 2002

21/04/2002 : Ces jeunes qui sont entrés en politique au soir du premier tour

Ils ont de 17 à 25 ans, manifestent pour la première fois, et pas toujours avec la bénédiction de leurs familles. Parole à ces jeunes qui, pour certains d'entre eux, ont brutalement découvert les enjeux électoraux et l'action militante le 21 avril, et s'en souviendront probablement longtemps



arie, 22 ans , étudiante en maîtrise d'histoire à Lyon-II. Pour cette jeune femme, issue d'un milieu bourgeois, conservateur, catholique et proche du FN, les résultats du premier tour ont été un choc, politique, bien sûr, mais aussi psychologique et familial.

Un peu avant les élections, j'ai commencé à me sentir très isolée au sein de ma famille. Chez moi, avant on ne parlait pas ouvertement de politique. Tout était affaire de sous-entendus. Bien sûr au moment de l'adoption du pacs, j'ai relevé beaucoup de propos homophobes qui m'ont heurtée, mais jamais de déclarations claires en faveur de Le Pen. Puis, au fur et à mesure que la campagne avançait, les discussions se sont durcies. Au cours d'un repas familial, ma tante s'est mise à faire le procès des musulmans et des Arabes, les présentant comme des gens diminués intellectuellement, affirmant qu'il était dans leur culture d'escroquer tout le monde.

Elle a poursuivi en prédisant que la France allait s'islamiser, que les francs-maçons allaient prendre le pouvoir, que les salariés devaient tout aux patrons. Je leur ai dit que je ne voulais pas entendre de propos racistes. Ils ont continué, alors j'ai quitté la table. Le 21 mars, j'ai décidé d'aller avec des amis au meeting de Jospin à Marseille, en cachette, sans le dire à mes parents. Mais mon frère l'a su et l'a rapporté : deux jours après, mon père a débarqué chez moi pour me dire que ce n'était pas dans la tradition familiale. Nos relations se sont tendues. J'ai compris qu'ils étaient réellement racistes, que sans doute ils avaient voté pour le FN. J'ai espacé mes visites.

Quelques jours avant le premier tour, je me suis rapprochée du MJS, j'avais rencontré une étudiante qui était adhérente et avec laquelle pour la première fois j'avais senti une communauté d'idée. Le premier tour a consolidé ma volonté de m'engager vraiment. J'ai adhéré au MJS, le Mouvement des jeunes socialistes, et au Parti socialiste. Maintenant je n'ai plus l'impression d'être seule. Longtemps, au sein de ma famille, je me suis demandé si ce n'était pas moi qui étais anormale. Toute ma scolarité, je l'ai faite dans des écoles catholiques, où on m'a appris la tolérance, le respect de l'autre, la solidarité envers son prochain. Alors je ne comprenais pas le racisme familial. Jusqu'à mon entrée à la fac, je n'avais pas de conscience politique. En terminale, les cours de philosophie m'ont conduite à me poser mes premières questions. Et puis, en première année universitaire, un cours de sociologie sur l'histoire des femmes a été déterminant. J'ai réalisé la place que m'avait attribuée ma famille : accomplir des tâches familiales pendant que mon frère et mes cousins jouaient au ballon. J'ai aussi compris, à travers l'histoire du féminisme, que c'était à chacun d'agir si l'on voulait faire évoluer la société. Mais mes parents finançant mes études, j'ai hésité à m'engager dans un syndicat étudiant. Je ne voulais pas renier ma famille, seulement pouvoir m'affirmer et ne plus être associée à leurs idées. Le premier tour a levé mes doutes. Dimanche soir, j'ai rejoint un rassemblement spontané dans le centre de Lyon. C'était la première fois de ma vie que je manifestais. Devant cet instant historique, j'ai senti que c'était l'occasion ou jamais de m'émanciper et de fixer ce moment dans ma vie. Un moment crucial, où chacun devait se positionner. Ça m'a donné du courage. En France, les jeunes qui s'engagent dans une action sociale sont bien vus, mais ceux qui choisissent un engagement politique, c'est-à-dire citoyen, sont considérés comme des sectaires. Je suis inquiète pour l'avenir. Les jeunes sont déterminés mais les lepénistes se sentent de leur côté légitimés. J'espère que ce séisme va rapprocher la gauche de sa base. Comme militante au MJS, je ne me vois pas comme une colleuse d'affiches, mais comme une force de proposition. Le 5 mai ? J'aimerais déjà y être. J'espère que la démocratie l'emportera et que mes parents m'appelleront en me disant : « On t'accepte telle que tu es. »

Virginie, 23 ans, étudiante en lettres classiques à la Sorbonne, à Paris. Elle manifestait samedi à Paris et veut devenir enseignante.

C'est ma première manif. Je n'ai jamais ressenti jusque-là le besoin de m'engager. Et puis j'ai toujours eu peur des mouvements de foule. Là, c'est nécessaire de montrer notre refus de l'intolérance et d'un parti extrémiste. Le premier tour a été un gros réveil pour moi. La jeunesse s'était endormie en se reposant sur nos parents qui, eux, ont l'habitude de voter, comme si on avait pensé que les valeurs de la démocratie n'étaient plus à défendre. C'est sûr que ce qui se passe peut me conduire à un engagement. Dans un syndicat, parce que, dans l'éducation nationale, ils sont très forts. Ou peut-être en politique mais là je sais pas trop bien comment. Les syndicats, le problème, c'est qu'ils ne représentent que des intérêts particuliers. Mais je n'ai pas trouvé de partis qui représentent mes idées. Le danger, c'est d'en rester à sa petite vie. Je sais pas trop comment, mais j'aurais envie de m'engager pour défendre les chômeurs ou m'occuper de problèmes de logement. Quelque part, nous, les jeunes, on devait avoir besoin d'être remués. Pour voter, j'ai regardé les seize candidats. J'en ai éliminé sept et gardé neuf. J'ai voté à droite, mais pas pour Chirac. Mes parents sont sans engagement mais plutôt à droite. Après le premier tour qui m'a fait honte pour mon pays, je veux montrer qu'on n'acceptera pas l'intolérance. Je n'irai pas manifester le 1er mai parce que j'ai peur de la foule et que je pense que ce sera plus tendu.

  Antoine, 17 ans   , lycéen en seconde à Montreuil (Seine-Saint-Denis). A manifesté à Paris samedi.

Je me souviens d'avoir déjà manifesté par le passé, mais je ne sais plus pourquoi ou contre quoi c'était. Là, c'est différent : je me souviendrai que j'étais là contre Le Pen. C'est trop grave, si un truc comme la présence de Le Pen ne nous fait pas bouger, alors qu'est-ce qu'il faut ? Je suis là aujourd'hui parce que je n'ai pas le droit de vote et que je ne peux pas m'opposer directement à l'extrême droite. Je pense que je vais m'engager peut-être à Attac, que je ne connaissais pas avant, parce qu'il paraît que c'est bien. On m'a dit qu'ils veulent créer une taxe spéciale [taxe Tobin], et je suis plutôt pour. Je sais pas encore si je vais adhérer. Lundi c'est sûr, j'irai m'inscrire à SOS- Racisme. Ils font quelque chose contre l'extrême droite. Ils font aussi du démarchage auprès des lycéens. Le premier tour est un coup de pied pour tous ceux qui n'ont pas voté.

 

                  

PROPOS RECUEILLIS PAR SOPHIE LANDRIN ET LUC BRONNER

               

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