PSYCHANALYSE KLEIN
K
Mélanie KLEIN pense que l’enfant supporte le poids d’un Surmoi très puissant, très précoce, qu’il faut au contraire relativiser et dont il faut aider l’enfant à supporter les effets. L’enjeu est une théorie correcte de l’éducation. Or il arriva à FREUD d’éluder cette question, et deux autres qui lui sont liées. Trois choses sont impossibles à tenir, dit‑il, trois gageures intenables : gouverner, éduquer, psychanalyser. C’est‑à‑dire dans tous les cas transformer. Il est clair que la psychanalyse dispose, avec la pratique de l’efficacité symbolique, d’une efficacité dont elle ne sait que faire : efficacité disponible immédiatement récupérable par l’idéologie dominante, du fait même de son indécision. Mélanie KLEIN fait partie de ceux qui changèrent vraiment la théorie freudienne, et pas seulement sur l’importance plus grande accordée au Surmoi. Avec elle, l’agressivité, le fantasme, le bon et le mauvais forment un réseau différent de celui de FREUD. Un monde différent s’y constitue, celui de l’imaginaire enfantin, qui vient abolir encore plus radicalement l’image mythique de l’enfant innocent. Mélanie KLEIN bénéficia d’une formation très exceptionnelle, balayant géographiquement les grands centres culturels germaniques et anglo‑saxons où la psychanalyse a pris naissance : hongroise, elle fut analysée par FERENCZI, puis par ABRAHAM, à BERLIN, enfin, elle se fixa à LONDRES où elle avait été appelée par Ernest JONES. Comme les grands exclus dont nous donné quelques exemples, elle suscite des prises de position passionnées. Cependant, à l’intérieur de l’orthodoxie freudienne, nous voulons dire par là, maintenue par FREUD de son vivant, à l’exclusion de JUNG, ADLER, RANK et FERENCZI, elle prend de plus en plus d’importance, bien que FREUD lui‑même, sans la condamner expressément, se soit montré réservé à son endroit. Les innovations théoriques de Mélanie KLEIN, en liaison étroite avec la pratique du jeu et des manipulations symboliques, concernent la période de l’enfance située avant la constitution du complexe d’Œdipe : au moment de la genèse de la personnalité. c’est alors le personnage de la mère qui vient au premier plan : à la limite, c’est la mère qui est à l’origine des images du Surmoi, qui, selon Mélanie KLEIN, est dès l’origine puissant et menaçant. Le maternage des enfants, dévolu aux femmes dans notre culture, rend compte de cette situation initiale. Très tôt, l’enfant est en proie à des fantasmes d’agression, qui se manifestent par la succion, la morsure, toutes activités proches d’un cannibalisme archaïque refoulé. L’enfant, et c’est sans doute là le point essentiel de la théorie kleinienne, doit établir un premier contact avec une réalité extérieure dont il est, en tant que nourrisson, séparé, protégé, et un mouvement d’oscillation très brutal entre l’extérieur et l’intérieur va se dessiner. L’intérieur c’est le corps de la mère, qui forme comme un monde à la fois ventre, sein, difficile à quitter. Tous les objets du monde extérieur sont équivalents entre eux : excréments, organes, Objets animés et inanimés sont des Objets d’angoisse, que l’enfant intériorise et utilise comme armes : contre l’intérieur du corps de la mère, ou contre l’intérieur de son propre corps ; au niveau du fantasme, et dans les jeux qui les rendent visibles, cela s’entend. Voici comment ce système en vient à se développer.
« Les fantasmes sadiques qui concernent l’intérieur du corps maternel constituent la relation première et fondamentale avec le monde extérieur et la réalité. Dans la mesure où le Sujet traverse cette phrase avec succès, il sera capable d’acquérir plus tard l’image d’un monde extérieur correspondant à la réalité… A mesure que le Moi se développe, une relation authentique à la réalité s’établit progressivement à partir de cette réalité irréelle. Le développement du Moi et la relation à la réalité dépendent donc de l’aptitude du Moi, pendant une époque très précoce, à supporter le poids des premières situations d’angoisse »
L’angoisse est totalement présente dans les conceptions de Mélanie KLEIN. L’activité majeure de l’enfant consiste à aménager son angoisse, selon un clivage qui partage l’Objet du désir, entendu au sens le plus général, en bon et mauvais Objet. Tout ce qui peut satisfaire le désir pouvant à tout moment être investi des valeurs positives ou négatives, agressives contre autrui ou contre soi‑même. Les objets fantasmatiques, animaux en peluche, lettres de l’alphabet, Objets de la vie quotidienne, deviennent le support d’agression féroces : tout coupe, mutile, agresse, alternativement selon les fantasmes ou l’extérieur (intérieur du corps de la mère) ou l’intérieur (corps de l’enfant c’est ainsi que se construit le Surmoi.
« L’enfant lui‑même désire détruire l’Objet libidinal en le mordant, en le dévorant et en le découpant, d’où l’angoisse. En effet, l’éveil des tendances oedipiennes est suivi d’une introjection de l’Objet, qui devient une instance qui punit. L’enfant craint une punition correspondant à l’offense : le Surmoi devient une chose qui mord, qui dévore et qui coupe ? »
L’Objet libidinal (Objet du désir, but de la pulsion) est donc bon‑mauvais sans que cette fixation de valeurs soit assignable définitivement. Mais, si le « bon Objet » est à l’extérieur, et que le Sujet fuit exclusivement vers l’extérieur, pour l’y trouver en dépréciant son corps par exemple qui est alors le « mauvais Objet », on se trouve en face d’une situation névrotique. Si le « bon Objet » est intérieur et que le Sujet cherche à l’y trouver c’est alors la fuite psychotique, dite en nosographie pathologique « coupure avec la réalité ». C’est là une situation du bon et du mauvais, du bien et du mal qui les situe dans toute leur relativité génétique et culturelle. Prenons quelque exemples de la pratique de Mélanie KLIEN. ERNST, 6 ans, manifeste un dégoût pour l’étude et présente des symptômes d’inhibition intellectuelle : il ne peut écrire les « i ». Ces lettres sont l’objet d’une tension agressive entre le maître d’école et lui. jouant avec l’analyste il lui montre dans un livre une « loge » (de théâtre) pour les « I » : dans une loge, on est tout seul, et le I, grand et majuscule, s’y trouve seul de fait, entouré seulement de petites lettres noires qui rappellent à l’enfant les excréments. Pour l’analyste, la lige est le ventre maternel. Le I est le pénis paternel. La résistance de ERNST vient de là, à savoir qu’il ne possède pas le I et qu’il voudrait bien l’avoir. Effectivement, elle disparaît lorsque ERNST raconte un fantasme selon lequel il coupe le pénis de son papa avec un couteau. Dès lors l’enfant peut lire. FRITZ, lui, après de brillants débuts, est frappé d’un dégoût devant des devoirs « trop difficiles ». On découvre que lorsqu’il écrit, toute une symbolique sexuelle se met en œuvre :
« Les lignes de ces cahiers étaient des routes, le cahier lui‑même était le monde entier et les lettres y roulaient sur les motocyclette c’est‑à‑dire sur la plume. »
Mais les lettres sont animées, par exemple les « i » (toujours investi en fonction de leur graphisme) sont adroits, intelligents, armés d’armes pointues, et vivent dans des grottes (pénis habitant le creux maternel). Les « l » sont stupides, maladroits, sales, incapables de marcher, habitant des grottes mais sous la terre (les excréments). Le double « s » est impossible à écrire. FRITZ n’en écrit jamais qu’un des deux. C’est que le premier « s » c’est lui et l’autre son père. Ils doivent s’embarquer ensemble sur un bateau à moteur (la plume) et traverser un lac (le cahier). Mais le premier « s » part toujours en avant sur le lac. L’univers des fantasmes enfantins décrits par Mélanie KLEIN ressemble à moins que ce ne soit l’inverse, au monde des dessins animés ; la symbolique freudienne s’y manifeste avec une étonnante sauvagerie et une décision remarquable. En dehors de ses conceptions radicales, comme on le voit, sur la structure psychique des enfants, les analyses de Mélanie KLEIN sont parmi celles qui présentent le plus d’intérêt documentaire : notion difficile à préciser, car il n’est pas de document isolé de son contexte. Cependant, les observations de Mélanie KLEIN rejoignent les observations des anthropologues qu’ils soient ou non parqués de psychanalyse, comme Gezà ROHEIM autre hongrois. Elles appuient par anticipation des démonstrations lacaniennes sur la nature du signifiant, et rejoignent l’essentiel de FREUD sur le langage. L’efficacité propre d’une lettre voire d’un jambage de cette lettre sur le corps, son espace, ses désirs. Elle décrit un écran imaginaire animé des plus violents mouvements, et rend plus complexe la notion freudienne de réalité, qui pour FREUD est réalité psychique, ou réalité extérieur, sans marque nette. Avec Mélanie KLEIN, la réalité peut être dite irréelle, ce qui situe bien son caractère de nécessaire illusion. Mais elle accentue encore, sur le terrain de la morale, la désespérance freudienne : puisque pour elle toute souffrance adulte est la répétition des souffrances démesurées par lesquelles passe l’entant : démesurées en effet, dans la perspective d’une réactivation dans un petit corps de l’histoire entière des civilisations. L’héritage biologique du meurtre du père continue à peser sur les innovations toujours relatives des psychanalystes. Et, si Mélanie KLEIN s’oppose à Anna FREUD sur la pratique de la psychanalyse des enfants, adaptative et pédagogique, ou rassurante et désangoissante, c’est aussi, quels que soient ses mérites thérapeutiques, parce qu’elle dépeint un univers où la menace est la règle, plus encore, si c’est possible, que dans l’univers freudien.