Les " étiquettes intelligentes " inquiètent les consommateurs
Traçabilité Le 15 mars, la Commission européenne préconisera un meilleur encadrement de la technologie " Radio Frequency Identification "
Le 15 mars, Viviane Reding, commissaire européenne chargée de la société de l'information et des médias, annoncera au CeBIT, le Salon des professionnels de l'électronique qui se tient chaque année à Hanovre, en Allemagne, le lancement d'une " politique européenne de la RFID ". On pourrait ironiser sur le fait que Bruxelles estime nécessaire de s'intéresser à la " Radio Frequency Identification " - cette technologie qui permet à de minuscules puces électroniques implantées sur des objets de transmettre, par ondes radio, quantités d'informations à des capteurs à distance, à la place des bons vieux codes à barres des produits de consommation courante. Mais les applications possibles de cette technologie la placent parmi les innovations socialement et politiquement " sensibles ", au même titre que le nucléaire, les organismes génétiquement modifiés ou les nanotechnologies.
Ces applications intéressent au plus haut point fournisseurs et enseignes de la grande distribution, mais aussi professionnels du marketing et de la publicité. Car si la RFID répond parfaitement aux exigences de traçabilité, de lutte contre la contrefaçon et de gestion des risques (sanitaires, alimentaires, de réputation), en permettant le suivi pas à pas d'un produit ou d'un de ses composants tout au long de la chaîne logistique, aussi mondialisée soit-elle, depuis le fabricant initial jusque l'acheteur final, elle permet aussi de suivre le destin du produit fini entre les mains de ce dernier. C'est le rêve de tout publicitaire : après " lecture " de l'achat en caisse, qui ira renseigner le gestionnaire de la carte de fidélité et de paiement, le produit peut être à nouveau lu lorsqu'il entre ou sort d'un placard ou d'un réfrigérateur " intelligent ", générant automatiquement une " liste des courses " voire des offres commerciales via Internet, le téléphone portable ou lors d'une prochaine visite au magasin. Les afficheurs imaginent même qu'au passage d'un consommateur ainsi répertorié, porteur d'une carte de fidélité, une affiche munie d'une puce RFID apposée sur les murs de la ville puisse déclencher automatiquement un appel ou un SMS sur le portable du " prospect " pour le convier à une opération commerciale proche...
De telles perspectives expliquent que 600 millions d'étiquettes RFID aient été vendues dans le monde en 2005, 1,3 milliard (estimation provisoire) en 2006, et que ce chiffre devrait être multiplié par... 450 dans les dix ans à venir, selon les projections de la Commission. Le marché des produits RFID (étiquettes, capteurs, services, conseil...) était estimé à 1,85 milliard en 2005, 2,7 milliards en 2006, et devrait atteindre 12,3 milliards en 2010.
Ces prévisisons expliquent aussi que la Commission ait discrètement lancé il y a un an, le 9 mars 2006, un débat public sur la RFID entre industriels, grande distribution, associations de consommateurs et gouvernements. Cinq ateliers se sont tenus entre mars et juin 2006, suivis d'un " forum citoyen " sur Internet, ouvert du 3 juillet au 30 septembre 2006 et qui a recueilli 2 190 avis. D'où il découle que 61 % des participants estiment " insuffisantes " les informations mises à la disposition du public concernant l'enjeu de la RFID, que la moitié jugent nécessaire une modification de la réglementation existante dans le sens d'une meilleure protection des données personnelles et de la vie privée, que les deux tiers pensent que cette technologie doit comporter des systèmes de désactivation de la puce électronique, soit automatiquement dès la sortie du point de vente (pour 61 % d'entre eux), soit en rendant la puce amovible (46 %), soit en limitant la portée des capteurs à la plus courte distance possible (40 %). Enfin, 14 % seulement font confiance à l'industrie pour se réguler et respecter volontairement des principes de bonne conduite en la matière.
Même si elle émane d'un échantillon ridiculement faible, cette liste de solutions donne sans doute un aperçu du choix des mesures réglementaires qui pourraient à l'avenir encadrer le développement fulgurant de la RFID, mais les jeux sont encore loin d'être faits : la parole est maintenant aux lobbies - industriels, associations, chercheurs. La communauté académique est déjà fortement mobilisée, en particulier autour du Auto-ID Lab du Massachusetts Institute of Technology (MIT), qui a constitué un réseau des meilleures équipes mondiales de recherche sur le sujet, y compris sur les thèmes d'acceptabilité sociale et économique. Toujours aux Etats-Unis, les chercheurs de l'université Amherst du Massachusetts, de la Johns Hopkins University et de la société de sécurité des systèmes informatiques RSA ont ainsi créé le RFID Consortium for Security and Privacy (www.rfid-cusp.org), dont de récents travaux ont montré, par exemple, que la première génération de cartes de crédit dotées de puces RFID, qui équipent 20 millions d'Américains et plus de 150 000 magasins aux Etats-Unis, n'a pas pu résister aux attaques informatiques menées par ces chercheurs, capables d'en extraire à leur gré les informations qu'elles contiennent. L'Auto-ID Lab a convoqué les spécialistes du monde entier à se réunir à Bruxelles les 14 et 15 mars, à l'invitation de la Commission, visiblement soucieuse de poursuivre le travail d'exploration engagé voilà un an.
A. R.
© Le Monde