PSYCHANALYSE AFRIQUE
Les théories qui relient la circoncision à la demande du père exigeant de ses fils l’obéissance ne peuvent pas être facilement appliquées à la circoncision féminine. Les petites filles ne menaçaient pas le père dans sa possession de la mère, en tant qu’Objet sexuel. Elles étaient probablement même entièrement consentantes et prêtes à le servir selon leur qualité de femme. De nombreuses tribus AFRICAINES qui pratiquent la circoncision des filles sont ou étaient polygames. Dans plusieurs de ces tribus, les femmes et les filles étaient totalement soumises à la volonté du père. Il serait difficile de trouver une raison pour essayer de réduire leurs désirs sexuels en les terrifiant, puisqu’elles n’avaient aucune liberté de choix. Le désir incestueux du père pour sa fille n’était certes pas diminué par la circoncision de celle‑ci. Si le père avait été motivé par un tel désir, pourquoi n’aurait‑il pas toujours effectué l’opération lui‑même au lieu d’en remettre le soin aux femmes, comme c’est si souvent le cas ? Si, par ailleurs, les femmes étaient jalouses des désirs sexuels de leurs filles pour leurs époux, comment auraient‑elles pu attendre de la circoncision qu’elle refrénât ces désirs ? Il est impossible qu’une menace comme celle de la castration totale accompagne la circoncision féminine. Par conséquent, si le but visé était la contrainte, des exhortations à l’obéissance auraient dû intervenir, ce qui est parfois vrai lors de la circoncision des garçons, mais elles sont le plus souvent absentes des rituels des filles. Rien dans les rites, ni dans les mythes s’y rapportant, n’indique un enseignement particulier ou significatif relatif à des prohibitions sexuelles. Au contraire, dans quelques tribus, l’enseignement a pour but de rendre la vie sexuelle plus agréable. En dehors de cette instruction, l’initiation des filles comporte moins d’éléments éducatifs que celle des garçons. Une exception mineure mais significative existe chez les CHAGA où l’on apprend aux filles que le secret des hommes est une fable. Mais c’est là une conséquence directe de l’enseignement dispensé aux garçons lors de l’initiation. Il n’y a aucune relation entre cet enseignement et la circoncision des filles – ni dans le choix du moment où elle intervient, ni dans le rituel, ni dans le mythe.
aLeur essence
Le seul trait qui différencie de manière pratiquement universelle les cérémonies d’initiation des filles et celles des garçons est le moment où elles interviennent : chez les garçons, il est arbitraire, chez les filles, il dépend des modifications physiologiques.
bLeurs rites
cDifférentes tribus
Les CEWA se trouvent dans l’AFRIQUE CENTRALE. Ils estiment qu’une fille est prête pour l’initiation dès que ses seins commencent à se développer.
Les hommes CHAGA, une société qui attache une très grande importance au sang menstruel, prétendent dominer les femmes en acquérant la maîtrise d’une fonction corporelle que les femmes ne peuvent pas contrôler. Ils affirment que, lors de l’initiation, l’anus est bouché de façon permanente, à la suite de quoi les hommes retiennent leurs fèces. Le fait d’être fermé est identifié à l’acquisition des droits d’un adulte mâle. Cette fermeture de l’anus est le rite central de l’initiation. On dit aux novices que cette obstruction est le signe de la virilité et qu’en garder le secret est leur premier devoir. Ainsi on leur recommande :
« Ne lâche pas en vent en présence des femmes ou de jeunes non encore initiés. Si tu te comportes ainsi, les anciens de la tribu tueront tes vaches. Tu ne dois pas non plus être surpris par une femme en train de déféquer. Prends toujours un bâton avec toi, enterre tes fèces et gratte tout autour en prétendant que tu fais un trou à des fins de sorcellerie. Ainsi s’il arrivait à une femme de t’observer, elle chercherait et ne trouverait rien… Si tu souffres d’un relâchement des intestins, appelle un de tes camarades pour qu’il te conduise à la maison des hommes où tu sera soigné car, si ta femme apprenait quelque chose, ce serait un malheur pour toi. Si tu osais dévoiler à quiconque le secret des hommes, ton groupe d’âge, les anciens de la tribu, son chef, t’enlèveraient sans pitié tous tes biens. Car tu aurais déshonoré tes contemporains et aussi ceux qui sont morts. On pourrait dire alors que le secret des hommes est un mensonge.
Les novices étaient donc ouvertement entraînés à considérer la fiction comme la justification de leur virilité. Il y a peu de temps encore, cette fiction était menée à sa conclusion finale par une représentation au cours de laquelle l’obturation était enlevée. Un groupe d’hommes s’assemblait dans la maison d’un vieillard et tuait une chèvre. Ensuite, ils attachaient des morceaux de viande saignante autour des cuisses du vieil homme, afin que le sang puisse couler et couvrir ses jambes. Après, ils enlevaient la viande saignante et la cachaient, puis appelaient la femme aux soins de laquelle ils remettaient l’époux. Ils lui expliquaient alors gentiment que l’obturation du vieillard avait été retirée pour le salut de son propre fils et qu’il avait commencé à saigner quand les points avaient été enlevés. La femme ne devrait dont pas s’étonner si son mari trouvait de nouveau nécessaire de déféquer. C’était son devoir d’aider le vieil homme si, à un moment quelconque, il tombait et s’exposait à la vue des jeunes gens. Ceux‑ci ne pourraient donc pas se moquer de lui. Ce rite de puberté, comme beaucoup d’autres, semble être la contrepartie symbolique de la menstruation.
Les filles, lors de la première menstruation, ouvrent leur vagin, puisque chaque mois quelque chose sort de cette ouverture du corps. Les hommes, à la puberté, prétendent obturer un orifice d’où provenait, jusqu’alors, une sécrétion. Dans la vieillesse, la menstruation s’arrête ; le vagin paraît alors se fermer. Chez les hommes âgés, l’orifice qui était fermé s’ouvre et l’excrétion reprend. La comparaison entre la menstruation et l’obturation est suggérée encore par la méthode enseignée aux hommes pour cacher leurs fèces, et aux filles leur sang menstruel. Les filles doivent enterrer le sang pour le cacher à leur père et à leurs frères, ce serait un péché de le leur laisser voir. De la même manière, on avertit les hommes de cacher leurs fèces aux femmes. ROHEIM (dans Héros phalliques et symboles maternels dans la mythologie AUSTRALIENNE) a reconnu que le mystère entourant les rites mâles paraît être « une simple inversion du tabou de la menstruation, les hommes disant : ‘’On ne nous permet pas de voir votre saignement, nous ne vous permettrons pas de voir le nôtre.’’ » Mais la prétendue obturation de l’anus a une autre signification. Elle est non seulement reliée à la menstruation, mais aussi à la grossesse. Ainsi, l’obturation imite l’arrêt de la menstruation – c’est‑à‑dire la première indication de la grossesse. Les femmes CHAGA, conscientes de ce qui se passe, considèrent le comportement des hommes avec une indulgence amusée. Au cours de leurs propres rites d’initiation, les filles apprennent que les hommes défèquent, mais qu’ils le cachent aux femmes. On leur recommande de ne pas en rire. Les femmes savent bien qu’en fait, ce sont elles qui ont un secret. Elles disent que, lorsqu’une femme devient enceinte, la source de sang se tarit et c’est là l’obturation originelle. Les vues que BETTELHEIM a de ces rites ne lui sont pas personnelles puisque GUTMANN qui a abordé le problème en partant de prémisses totalement différentes, est arrivé à des conclusions semblables, grâce à sa connaissance parfaite de la loi tribale et de la population CHAGA. Il dit :
« L’exclusion de principe des femmes (qui ne pouvaient participer à l’initiation), le déroulement de la cérémonie vu comme une re‑naissance, tous ces facteurs peuvent être facilement expliqués par le désir des hommes de démontrer leur droit légal sur leur descendance. Ils tentèrent de le prouver en démontrant que la peine qu’ils avaient prise pour provoquer la fécondité et l’assurer, était l’équivalent de l’acte accompli par la mère qui met au monde un enfant, encore ignorant de son sexe.
« Le simulacre de l’obturation par le ngoso (le bouchon) par exemple, les CHAGA le justifient par la nécessité de susciter et de s’assurer le respect des femmes (à l’égard des hommes). Cette interprétation n’est pas très éloignée, semble‑t‑il, de ce qui pourrait avoir été l’origine réelle de l’invention du ngoso.
« S’il est vrai que les cérémonies d’initiation aient pour but de modifier les hommes pour qu’ils soient en mesure d’enfanter, et si cette modification est vécue en premier lieu comme une re‑naissance, il serait intéressant de faire une comparaison entre le temps passé par l’homme pour se préparer à la gestation, et celui que le fœtus passe dans le ventre de sa mère, soit neuf mois. La période de soins après la circoncision dure de deux à trois mois. Le séjour dans le fourré (de l’initiation) où l’enseignement a lieu, six mois. Ainsi, neuf mois s’écoulent du début des cérémonies jusqu’à la fin, la dernière se terminant par la mise en place du ‘’bouchon’’. Sans aucun doute, le signe le plus important de la grossesse a suscité l’intérêt des hommes. C’est par ce signe qu’ils définissent la grossesse en disant : mak akufungje : la femme se ferme. La mise en place du ngoso fut probablement à l’origine, chez les hommes, l’équivalent de l’arrêt de la menstruation. De plus, comme il leur permettait de surpasser la contribution des femmes, de plus grands honneurs leur seraient rendus. C’est ainsi que ces hommes arrivèrent, semble‑t‑il, à prétendre qu’en atteignant la maturité sexuelle, ils étaient capables de digérer totalement et cela, sans élimination. »
D’après GUTMANN, la dernière fois que les jeunes garçons furent conduits dans un lieu de retraite pour une période aussi longue remonte au milieu du 19ème siècle.
W. S. ROUTLEDGE et K. ROUTLEDGE dans With a Prehistoric People témoigne que dans cette population, les rites du mariage et de la mort, pour nous si importants, sont insignifiants comparés à l’initiation.
« La deuxième naissance symbolique est peut‑être le plus mystérieux des rites KIKUYU. C’est l’une de leurs coutumes les plus anciennes et les plus universelles, qui occupe une place prépondérante dans tous leurs clans […]. A une certaine époque, la nouvelle naissance et la circoncision étaient associées, si bien que la cérémonie permettait l’accession aux privilèges et aux rites religieux de la tribu. Par la suite, des difficultés survinrent […], les anciens réglèrent la question en séparant les deux pratiques. »
Nous avons trop peu de choses pour nous livrer à des spéculations psychologiques sur le changement intervenu et sur ses conséquences. Mais cet exemple montre comment dut préparé le chemin qui amena ces populations à reléguer la circoncision à une place différente et inférieure ; ce même processus se retrouve dans les sociétés PORO du LIBERIA.
Les LEBOU sont considérés généralement comme un rameau du peuple WOLOF dont ils parlent la langue. Venus du FOUTA TORO, ils atteignent le CAP VERT au milieu du 18ème siècle. Ils en seraient les premiers occupants. Ils conquièrent leur indépendance contre le royaume du CAYOR à la fin du 18ème siècle. Jusque vers 1900, les LEBOU ont opposé une vive résistance à l’Islam. Actuellement, tous se disent musulmans. Cependant les vieux cultes animistes subsistent, maintenus par les femmes ; selon P. MERCIER et G. BALANDIER, ils apparaissent comme une « religion d’appoint ».
M. MEAD rapporte qu’il est de coutume de penser que le contenu de l’initiation des filles est moins riche que celui des garçons du fait que les modifications physiologiques du mâle ne deviennent pas visibles, d’une manière aussi spectaculaire que chez les filles, un jour précis. Elles remarquent qu’aucune préparation spéciale ne peut être envisagée étant donné que le facteur déterminant est l’apparition imprévisible de la première menstruation. Mais cette explication rationnelle ne saurait justifier entièrement l’indigence du rituel, puisque pour de nombreuses tribus, la première menstruation est le signal d’une retraite pouvant durer plusieurs mois, ou bien son apparition fera de la fille un Objet de vénération.
Leurs origines ethniques sont très complexes. On a tendance à considérer ce groupe comme un amalgame de races diverses : SERERE en premier lieu, TOUCOULEUR, PEUL, SARAKOLE, etc. L’unité en a été faite par l’histoire. Venus du FOUTA TORO, les WOLOF au 14ème siècle sont constitués en un vaste empire qui rassemble le DYOLOF, le CAYOR, le OUALO, le BAOL et le SINE‑SALOUM. Mais la dislocation de cet empire est rapide et, jusqu’à la conquête coloniale, des guerres sanglantes mettront aux prises de petits royaumes indépendants. C’est en 1944 que les PORTUGAIS découvrent le CAP VERT, et en 1634 qu’est créé le premier établissement FRANÇAIS. ANGLAIS, HOLLANDAIS et FRANÇAIS se disputent ensuite les premiers forts et les premiers comptoirs. C’est FAIDHERBE qui conquiert et organise administrativement le SENEGAL dont l’unité est réalisée en 1892. L’introduction de l’Islam est très ancienne – 10ème et 11ème siècles – mais c’est seulement depuis le 19ème siècle que l’on assiste à son expansion rapide. Les sectes connaissent un grand développement, l’une d’elles (la secte MOURIDE) naît au centre du pays WOLOF. Les pratiques animistes s’estompent ; ce sont les féticheurs LEBOU et SERERE que l’on va consulter. Anciennement les chefferies s’héritaient en ligne maternelle, bien que la noblesse du lignage paternel soit requise pour pouvoir régner. Actuellement, sous l’influence de l’Islam, le lignage paternel est prépondérant sans conteste. L’héritage et la succession sont patrilinéaires. La résidence est virilocale. Le père, ou à son défaut le frère aîné, a autorité sur la descendante paternelle. Toutefois Ego malade ou en difficulté cherche secours chez ses maternels. Le mariage préférentiel est avec la cousine croisée ; en seconde position vient le mariage avec la cousine parallèle patrilatérale. Les femmes WOLOF sont réputées indépendantes. Entre les cousins croisés, comme entre WOLOF et SERERE, existe une relation de parenté à plaisanterie. Les divisions traditionnelles des castes subsistent mais elles sont peut‑être moins contraignantes que par le passé. Les WOLOF constituent l’ethnie dominante au SENEGAL, 1 200 000 ressortissants (37% de la population), dont près d’un tiers est semi‑urbanisé. Chez eux se trouve la plus forte proportion de fonctionnaires et de commerçants. Bien des SENEGALAIS se disent WOLOF sans l’être, pour indiquer ainsi qu’ils sont urbanisés, acculturés, instruits.
Chez les ZOULOUS, la cérémonie Tomba marque une étape très importante dans la vie de l’Individu, c’est‑à‑dire l’accession à la maturité physique. Elle se produit quand intervient le premier écoulement génital. Mais le fait d’établir les rites d’initiation sur la première éjaculation impliquerait la connaissance d’une relation entre le sperme et la fertilité, notion ignorée de la plupart des sociétés sans écriture. Et comme, généralement, leurs rites sont antérieurs à l’acquisition du savoir, des rites comme celui du Tomba sont rares, même dans les populations qui sont actuellement au fait de la reproduction.