PSYCHANALYSE CAMPS
i Dits de concentration (BETTELHEIM) 1
ii Renonciation à tout Individualisme. 4
ü Anti‑héroïsme/martyr/leader 5
iii Destruction de toute capacité d’autodétermination. 5
i Camp = microcosme de société où tout est permis. 5
aTypologie
Les camps de concentration eux aussi n’ont affecté l’autonomie des civils que peu à peu. Dans les premières années (1933‑1936) leur fonction consistait à punir les Individus qui se livraient à des activités anti‑nazies, et d’en dissuader les autres. Puis il y a eu une innovation importante : une tentative systématique de supprimer tout Individualisme. Après 1936, alors que l’opposition politique avait été écrasée et que l’Etat HITLERIEN était solidement établi, il ne demeurait plus en Allemagne d’Individus ou de groupes qui auraient pu sérieusement le menacer. Si l’on envoyait encore les gens dans les camps de concentration pour des actes Individuels d’opposition, la majorité des prisonniers, dans les années suivantes, ont été arrêtés parce qu’ils appartenaient à un groupe qui avait déplu au régime ou risquait de le faire à l’avenir. Ce n’était déjà plus l’Individu et sa famille qui étaient punis et menacés mais des fractions importantes de la population. Ce transfert de rôle de l’Individu au groupe, tout en coïncidant avec les préparatifs militaires en vue de la guerre, avait pour but principal la domination totale d’un peuple qui n’était pas encore dépouillé de toute liberté d’action. Il fallait obliger l’Individualisme à disparaître dans une masse totalement malléable. Un homme qui est le maître dans sa famille et qui fonde son respect de soi et son sentiment de sécurité sur le travail, n’a pas perdu toute autonomie. Aussi, à cette époque, la majorité des ALLEMANDS avaient accepté HITER et le système, même si certains continuaient à critiquer ceci ou cela.
Les prisonniers disposaient de peu de moyens pour défendre leur personnalité contre l’agression dont ils étaient victimes, et la cause et l’effet étaient portés au paroxysme.
L’initiation se produisit en général pendant le transfert des détenus de la prison locale jusqu’au camp. Si la distance était courte, le convoi était ralenti, afin de laisser aux SS le temps nécessaire pour briser les prisonniers. Ils étaient exposés à une torture presque constante. Sa nature dépendait du caprice du SS responsable du groupe. Mais on y retrouvait des constantes. Les châtiments physiques consistaient en coups de fouet, coups de pied dans le bas‑ventre, gifles, blessures par balles ou par baïonnette. En alternance, on s’efforçait de réduire les prisonniers à un épuisement extrême, en les contraignant à fixer pendant des heures des lumières éblouissantes ou à rester agenouillés. De temps à autre, un prisonnier était tué, mais personne n’avait le droit de soigner ses blessures ou celles d’autrui. Les gardes forçaient les prisonniers à se frapper les uns les autres et à traîner dans la boue ce que les SS estimaient être les valeurs les plus sacrées des détenus. On les obligeait à maudire leur Dieu, à s’accuser les uns les autres des actions les plus viles, et leurs femmes d’adultère ou de prostitution. Si les prisonniers ne se soumettaient pas, ils étaient torturés et cela jusqu’à la mort. Le but de cette violence initiale massive était de traumatiser les prisonniers, afin de briser leur résistance, et de modifier leur comportement, sinon leur personnalité. On s’en rendait compte que fait que les tortures devenaient de moins en moins violentes lorsque les prisonniers obéissaient immédiatement à tout ordre du SS, si outrageant fût‑il. Cela est vrai lorsqu’on remarque que des prisonniers changeaient de camp, les SS les laissaient tranquilles lorsqu’ils savaient qu’ils avaient déjà été initiés.
Les prisonniers étaient très insuffisamment vêtus, logés et nourris. Ils étaient exposés à toutes les intempéries pendant dix‑sept heures par jour, tous les jours de la semaine. Malgré leur état de dénutrition extrême, ils devaient effectuer les plus durs travaux. Chaque instant de leur vie était strictement réglementé et ils étaient constamment surveillés. Jamais ils n’étaient seuls. Ils n’avaient pas le droit de recevoir de visite, de consulter un avocat ou de s’entretenir avec un prêtre. Ils n’avaient pas droit aux soins médicaux. S’ils en recevaient, ils étaient rarement administrés par un personnel qualifié. Aucun prisonnier ne savait pour quel motif il était emprisonné ni pour combien de temps. C’est ce en quoi BETTELHEIM parle de « situation extrême ».
Les prisonniers souffraient particulièrement d’être traités avec la dureté que des parents pourraient avoir à l’égard d’un enfant désarmé. Punir un enfant faisait partie des normes qu’ils admettaient, mais qu’ils dussent subir le châtiment au lieu de l’infliger était contraire à leurs habitudes d’adultes. Ils réagissaient donc d’une façon puérile, par la gêne et la honte, une fureur impuissante, dirigée non pas contre le système, ce qui eût été raisonnable, mais contre l’Individu qui leur avait infligé la punition. Comme des enfants, ils étaient incapables d’accepter l’idée que le traitement qu’ils subissaient faisait partie du système de la GESTAPO.
Il n’était pas infligé pour des motifs personnels et ne les visait pas Individuellement. Comme des enfants, ils juraient qu’ils auraient leur revanche sur le garde en question, alors que c’était impossible. Il est possible que les prisonniers aient plus souffert des mauvais traitements mineurs parce qu’ils se rendaient obscurément compte que le but de la GESTAPO était de les réduire au statut d’enfants dénués de droits et qui devaient obéir aveuglément. En outre, le prisonnier victime d’une brutalité extrême pouvait espérer le réconfort d’une sympathie amicale à laquelle il lui était difficile de prétendre pour un coup de règle sur les doigts ou une gifle. En outre, une grande souffrance lui donnait l’impression d’être un homme et non pas un enfant, car on n’use pas d’une telle violence à l’égard d’un enfant. Peut‑être se voyait‑il également en martyr souffrant pour une cause, et le martyr est censé avoir choisi librement son sort, ou du moins, le supporter virilement. L’enfant souffre fréquemment de fureur impuissante, mais c’est une situation désastreuse pour l’intégration d’un homme mûr. C’est pourquoi le prisonnier devait se décharger de son agressivité d’une façon quelconque et la moins dangereuse était de la retourner contre lui‑même. Cela augmentait les attitudes masochistes, passives, dépendantes et puériles qui ne risquaient pas de mettre le prisonnier en conflit avec les SS. Mais ce mécanisme psychologique allait dans le sens de l’effort des SS chez les détenus un sentiment d’impuissance et de dépendance infantiles. S’il arrivait que le prisonnier ne fût pas molesté pendant plusieurs jours de suite, il n’y avait pas d’heure où lui ou l’un de ses amis n’étaient pas menacés du fouet. Le sentiment d’impuissance infantile était créé plus efficacement par la menace constante de coups que par des tortures effectives. S’accommoder de la menace permanente de ce châtiment infantile était beaucoup plus destructeur pour l’image de soi de l’adulte que ne l’eût été son exécution.
Ces menaces et les injures dont les SS et les kapos abreuvaient les prisonniers concernaient presque tous la sphère anale. Il était rare qu’on s’adressât au prisonnier autrement qu’en le qualifiant de tas de merde ou de trou du cul. Tout se passait comme si on voulait le ramener psychologiquement au niveau du petit enfant avant l’apprentissage de la propreté. Les prisonniers étaient obligés de mouiller et de souiller leur pantalon. A BUCHENWALD, on interdisait constamment la défécation pendant la durée de la journée de travail. Même lorsque des exceptions étaient faites, le prisonnier devait en demander la permission au garde et se présenter à lui ensuite dans des formes qui brisaient son amour‑propre. Par ailleurs, la défécation se faisait en public, comme pour les bébés. Dans les baraquements, il n’y avait que de rangées de toilettes ouvertes, si bien que là aussi il était impossible de se soulager à l’abri des regards. Etant donné le petit nombre de toilettes et le peu de temps dont les prisonniers disposaient, ils étaient obligés de faire la queue. Ceux qui attendaient, effrayés de n’avoir pas le temps de satisfaire leurs besoins récriminaient et juraient, en disant au détenu de se dépêcher, d’en finir. Les prisonniers qui attendaient traitaient celui qui déféquait comme des parents impatients de voir un enfant quitter son pot. C’était une des situations qui incitaient les prisonniers à se traiter les uns les autres comme des enfants incompétents.
La nature du travail que les prisonniers se voyaient assigner était un autre facteur de régression vers un comportement infantile. Les nouveaux prisonniers, en particulier, devaient accomplir des tâches particulièrement absurdes, comme transporter de lourdes pierres d’un endroit à l’autre pour les ramener ensuite à leur point de départ. Ou alors on les obligeait à creuser des trous les mains nues, bien que des outils fussent disponibles. Ils souffraient de cette activité dénuée de sens, même si cela aurait dû leur être indifférent. Ils se sentaient avilis d’être contraints à des activités puériles ou stupides, et préféraient souvent un travail plus dur s’il en résultait quelque chose qui pouvait être qualifié d’utile. Ils se sentaient plus humiliés encore lorsqu’on les attelait à des wagonnets et qu’ils étaient obligés de galoper comme des chevaux.
iiRenonciation à tout Individualisme
Pour survivre, il fallait non seulement passer inaperçu, mais ne jamais paraître observer. Même si un de ses amis vient à périr de par la faute d’un SS, aucun sentiment de vengeance n’est à avoir dans la mesure où le groupe dans son intégralité est mis à mal. C’était ce qui arrivait lorsqu’un prisonnier prenait une initiative Individuelle et fait passer la loyauté personne avant sa sécurité et celle du groupe. La procédure, par exemple, était d’éliminer par trois tous les témoins oculaires d’une scène qui compromettrait un SS.
Chaque fois que possible, les prisonniers étaient punis en groupe si bien que tout le groupe souffrait en même temps et pour l’Individu qui avait provoqué le châtiment. La GESTAPO utilisait probablement cette méthode à la fois parce qu’elle était conforme à une idéologie anti‑Individualiste et parce qu’elle espérait que le groupe obligerait l’Individu à se soumettre. Il était dans l’intérêt du groupe d’empêcher ses membres de compromettre sa sécurité collective. Comme la crainte du châtiment était plus constante que la violence effective, il en résultait que le groupe affirmait son pouvoir sur l’Individu plus fréquemment et plus efficacement que les SS. A beaucoup d’égards, sa pression était permanente. En outre, chaque prisonnier dépendait pour sa survie de la coopération du groupe. Ce qui renforçait l’influence du groupe sur l’Individu.
Lors d’une évasion, quelque soit le temps, tous les prisonniers devaient se mettre au garde‑à‑vous sans manteaux. C’était la procédure adoptée chaque fois qu’il y avait évasion ou tentative. Le but était d’inciter les détenus à dissuader les autres de s’évader, puisque tous auraient à en souffrir. L’appel ne cessait que lorsque les fugitifs étaient trouvés. Lorsque plus de vingt prisonniers furent morts de froid, la discipline s’effondra. La résistance ouverte était impossible, comme il était impossible de prendre une mesure de protection Individuelle. Etre exposé aux intempéries était une véritable torture. Voir mourir ses amis sans pouvoir leur venir en aide, avec la perspective de mourir aussi, était une situation que le prisonnier ne pouvait affronter en tant qu’Individu. Donc, il fallait que l’Individu disparaisse dans la masse. Les menaces des gardes devenaient inefficaces parce que l’attitude mentale des prisonniers avait changé. Alors qu’avant ils avaient eu peur pour eux‑mêmes, en cherchant à se protéger le mieux possible, ils étaient subitement dépersonnalisés. C’était comme si renoncer à l’existence Individuelle pour s’intégrer à la masse offrait plus de chances de survie sinon pour la personne du poins pour le groupe. On avait de nouveau l’impression que ce qui se passait ne vous arrivait pas en réalité à vous‑même. Il y avait, psychologiquement et dans l’expérience vécue, une scission entre l’Objet auquel les choses arrivaient et le prisonnier lui‑même qui était indifférent, au plus vaguement intéressé, comme un observateur détaché.
Seuls ceux qui souffraient à la suite d’efforts faits pour protéger d’autres prisonniers étaient considérés comme tels. Les SS réussissaient en général à empêcher la création de martyrs et de héros en réprimant systématiquement toute action Individuelle ou, si cela n’était pas possible, en la convertissant en un phénomène de groupe. Lorsqu’un garde s’apercevait qu’un prisonnier tentait d’en protéger d’autres, en général il le tuait. Mais si l’administration du camp venait à en avoir connaissance, c’était le groupe entier qui était sévèrement puni. Il en résultait que le group éprouvait du ressentiment envers son protecteur. Le protecteur du même coup ne pouvait raviver le respect de l’Individu ni celui de l’indépendance. Il ne pouvait jamais devenir un héros ou un leader (s’il survivait) ou un martyr (s’il était tué) autour duquel une résistance de groupe aurait se constituer.
Personne n’avait de montre. Il est difficile d’imaginer la souffrance supplémentaire qui résultait de l’impossibilité d’apprécier le temps de travail forcé qu’il restait à effectuer avant que la journée fût terminée. Il fallait ménager ses forces. L’interminable anonymat du temps contribuait à détruire la personnalité, alors que la possibilité d’organiser le temps la renforçait. Elle permettait une certaine initiative, par exemple, de décider de la meilleure façon de dépenser son énergie.
iiiDestruction de toute capacité d’autodétermination
Les tâches absurdes, l’absence de loisirs, l’impossibilité de faire des prévisions en raison des changements subits de politique à l’intérieur du camp étaient destructeurs. En détruisant la capacité de l’homme d’agir par lui‑même ou de prévoir la conséquence de ses actes, les SS ôtaient tout sens à l’action, si bien que beaucoup de prisonniers cessaient d’agir. Mais à ce stade, ils ne tardaient pas à mourir. Tout semblait dépendre de la persistance de quelques possibilités de choix, de quelques rémissions, de quelques résultats positifs, si dérisoires qu’ils puissent nous sembler lorsque nous les envisageons objectivement en regard des privations subies.
Ce refus d’accorder de la réalité à des événements si extrêmes qu’ils menaçaient l’intégration psychologique de l’Individu était un premier pas vers l’acquisition de nouveaux mécanismes de survie. En niant la réalité de situations accablantes, on les rendait jusqu’à un certains point supportables. Mais en même temps cela modifiait profondément la façon de percevoir le monde. Si c’était une adaptation nécessaire, elle impliquait également un changement de personnalité. Ce refus de la réalité était particulièrement évident au cours de crises que le prisonnier n’aurait pas pu surmonter d’une autre façon.
iCamp = microcosme de société où tout est permis
Les jugements qu’ils portaient sur leur comportement et celui des autres différaient considérablement de ce qu’ils auraient pensé et dit en dehors du camp. Cette dissociation des normes et des valeurs à l’intérieur et à l’extérieur du camp était si radicale et investie d’une telle charge affective que la plupart des prisonniers refusaient d’en parler. C’était un des multiples sujets « tabous ». On pourrait résumer en écrivant : « Ce que je fais ici et ce qui m’arrive ne compte pas. Ici, tout est permis dans la mesure où cela me permet de survivre ».
BETTELHEIM est convaincu que s’il a supporté les horreurs du transport et celles qui suivirent, c’est parce que dès le début, il a eu l’impression que ces épreuves terribles et dégradantes ne lui arrivaient pas à son Moi en tant que Sujet, mais à un Moi‑Objet. Cela permettait de continuer de supporter, donc de survivre tout en gardant ses valeurs morales fondamentales, généralement ce qui avait provoqué l’arrestation.
Les rêves des prisonniers montrent que les expériences extrêmes n’étaient pas affrontées à travers les mécanismes habituels. Beaucoup de rêves combinaient l’agression et la satisfaction des désirs de telle façon que le prisonnier devenait capable de se venger du SS. Détail intéressant, le motif de la vengeance, lorsqu’il était donné, était toujours une humiliation mineure, jamais une expérience extrême.
Les estimations officielles du taux de mortalité dans les camps varient entre 20 et 50%, mais tout chiffre d’ensemble donne une fausse image du phénomène. Tout porte à croire que les prisonniers mourraient dès qu’ils n’avaient plus la volonté de vivre, épuisés qu’ils étaient aussi bien physiquement que psychiquement. Une fois qu’on s’était adapté à la vie du camp, les chances de survie augmentaient considérablement. A de rares exceptions, les exécutions massives étaient rares. Le fait que plusieurs milliers de prisonniers libérés en 1945 avaient passé cinq à dix ans dans les camps, montre que le taux de mortalité chez les anciens prisonniers était très différent de ce que les chiffres d’ensemble donneraient à penser. En plus du taux de mortalité élevé, chaque groupe vivait dans les plus mauvais baraquements, ou la surpopulation et le manque d’hygiène étaient particulièrement critiques, ce qui accélérait le processus de détérioration Individuelle. Ils étaient très mal nourris et ne recevaient souvent ni lettres ni argent pendant des mois, car il fallait un long délai avant que les lettres et l’argent n’arrivent et soient distribués.
En 1942, trois ans après la libération de BETTELHEIM, les nazis inaugurèrent la politique d’extermination massive et les camps furent classés en trois catégories.
Ceux du type 1 étaient des camps de travail forcé, où les détenus étaient privés de mobilité et obligés de fournir un maximum de travail. Mais les conditions d’existence y étaient relativement supportables et les détenus y jouissaient d’une certaine liberté pour organiser leur vie.
Ils étaient plus ou moins conformes à ceux que BETTELHEIM a connus. DACHAU et BUCHENWALD devinrent des caps de type 2.
Ayant pour but d’exterminer les prisonniers aussi efficacement que possible, aucune tentative de modification de la personnalité n’était faite.