PSYCHANALYSE EAU - ENIGME
iii Le plongeon dans les eaux : la Création sortant de l’eau. 3
a Chez les TOUNGOUSES de SIBERIE. 3
b Pour les MODOC de la côte nord‑ouest d’AMERIQUE DU NORD.. 3
d Pour les BIRHOR du CHOTA NAGPUR.. 4
ii Au satanisme cannibalique. 5
a Origine des fantasmes d’emboîtement 6
i A la découverte du microscope. 6
Chapitre 14 ENGLOUTISSEMENT. 7
a Fantasme de l’avaleur avalé. 8
E
aCaractéristiques
L’eau double, dédouble, redouble le monde et les êtres.
bTypologie
On peut citer l’eau claire et joyeuse des fontaines.
Il y a également une inquiétante « stymphalisation » de l’eau. Complexe pouvant peut‑être remonter au contact de la technique de l’embarcation mortuaire, ou bien de la peur de l’eau remontant du temps où nos primitifs ancêtres associaient les bourbiers des marécages à l’ombre funeste des forêts.
La première qualité de l’eau sombre est son caractère héraklitéen. L’eau sombre est devenir hydrique. L’eau qui s’écoule est amère invitation au voyage sans retour : jamais deux fois l’on ne se baigne dans le même fleuve et les rivières ne remontent point à leur source. L’eau qui coule est la figure de l’irrévocable. BACHELARD insiste sur ce caractère fatal de l’eau. L’eau est épiphanie du malheur du temps, elle est clepsydre définitive. Ce devenir est chargé d’effroi, il en est son expression même.
Elles peuvent introduire indirectement au thème de la noyade. L’eau serait liée aux larmes par un caractère intime, elles seraient l’une et l’autre la matière du désespoir. C’est dans ce contexte de tristesse, dont les larmes sont le signe physiologique, que s’imaginent fleuves et étangs infernaux.
La chevelure va insensiblement incliner les symboles négatifs que nous étudions vers une féminisation larvée, féminisation qui se verra définitivement renforcée par cette eau féminine et néfaste par excellence : le sang menstruel. BACHELARD souligne que ce n’est pas la forme de la chevelure qui suscite l’image de l’eau courante, mais son mouvement. Dès qu’elle ondule la chevelure entraîne l’image aquatique, et vice et versa. Il y a donc une réciprocité dans cet isomorphisme, dont le verbe « onduler » forme la charnière. L’onde est l’animation intime de l’eau. C’est aussi la figure du plus vieil hiéroglyphe EGYPTIEN que l’on retrouve également sur des vases néolithiques.
DALI, le peintre, a retrouvé, en un célèbre tableau (Les pendules molles), cette intuition de la liquéfaction temporelle en représentant des pendules molles et coulantes comme de l’eau.
La couleur de l’encre se trouve chez lui liée à une eau mortuaire, toute imbibée des terreurs de la nuit, grosse de tout le folklore de la peur. BACHELARD a opéré une étude mettant en relief le fait que, pour POË, l’eau est superlativement mortuaire, elle est doublet substantiel des ténèbres, elle est la substance symbolique de la mort. L’eau devient même une directe invitation à mourir, de stymphalique qu’elle était elle s’ophélise.
C’est Dieu lui‑même, un dieu appelé EKSERI qui plonge dans l’immensité de l’eau et y ramène la vase dont il formera la Terre.
Le Créateur QUMOQUMS plonge et replonge dans les eaux du lac TULE. La cinquième fois, il atteint le fond et prend entre ses mains une poignée de boue. Il la pose auprès du lac, l’étend jusqu’à ce que la totalité de la surface du lac soit recouverte. Alors, il forme les montagnes et les rivières, tire les arbres et les plantes de la terre (Claude LEVI‑STRAUSS, Les Mythologiques, Paris, 1964‑1971).
C’est un sanglier qui plonge et, du fond des eaux, soulève la Terre.
C’est d’abord la tortue qui reçoit l’ordre de plonger, puis le crabe, mais l’un et l’autre perdent le limon en remontant à la surface. C’est la sangsue qui, en ingurgitant la terre et en la recrachant à l’arrivée, réussira l’opération.
Inventé en INDE au 6ème siècle, le jeu d’échecs pénétra en IRAN où le s ARABES le trouvèrent vers l’an 651 à la faveur d’une invasion, et l’adoptèrent. Par eux, il se répandit à la suite de l’ « étendard du Prophète », dès le Haut Moyen Age, dans tout le Bassin MEDITERRANEEN et la chrétienté. Les échecs furent très en usage dans la société médiévale. Ils étaient particulièrement adaptés aux mœurs de la chevalerie dont ils sont une sorte de reflet, et constituèrent la distraction favorite après souper des princes et des chevaliers du Moyen Age. En 1316, le Roman du comte d’ANJOU de Jehan MAILLART commence par une fatale partie d’échecs entre le comte et sa fille, excellente joueuse, au cours de laquelle le père est pris d’un tel éblouissement devant la beauté de la pucelle qu’il lui propose séance tenante d’aller l’attendre – ô FREUD ! – dans sa chambre. Au moment, en plus, où elle allait gagner :
« Et elle avoit, si je ne ment,
Chevalier, auffin, roc et fierce
Qui fut de paonnez lui tierce,
Et pour lui tout’part desconfire
Vouloit eschec pour le roc dire. »
| <>Dès le 15ème siècle | <>
Chevalier | <>Cavalier | <>
Auffin (ou Alfin) | <>Fou | <>
Roc | <>Tour | <>
Fierce (ou Fers) | <>Dame | <>
Paonnez (ou péons) | <>Pions | <>
Les éclipses sont à peu près universellement considérées comme des destructions par morsure de l’astre solaire ou lunaire. Il y a une ambivalence de l’astre dévorant‑dévoré qui se cristallise dans l’agression thériomorphe du lion ou de l’animal dévorant. Le soleil est à la fois le lion et dévoré par le lion.
aAnalogies
Cet animal dévorant le soleil, ce soleil dévorant et ténébreux nous semble être proche parent du KRONOS GREC, symbole de l’instabilité du temps destructeur, prototype de tous les ogres du folklore EUROPEEN. MACROBE est d’avis que KRONOS est le Deus leontocephalus. En pays CELTIQUE, comme chez les AMERINDIENS ou les PHILISTINS, le soleil CHTONIEN passe pour anthropophage. DONTENVILLE a analysé les caractéristiques de notre ogre OCCIDENTAL, doublet folklorique du Diable. ORCO CORSE ou bien OURGON CENEVOL, « haut comme un mât de navire, la gueule armée de gnaques de rocher… », OKKERLO des frères GRIMM, ORCON MORBIHANNAIS, OUGERNON de l’ancienne BEAUCAIRE en face de TARASCON, tous ces avatars sont l’épiphanie multiforme du grand archétype de l’ogre qu’il faut assimiler, selon le folkloriste, à l’ORCUS souterrain, à l’OCCIDENT avaleur de soleil. Cet ogre serait la valorisation négative, noire, comme nous venons de la relever pour SAVITRI V2DIQUE et HO CHINOIS, de GARGAN‑GARGANTUA, le soleil CELTIQUE. Il serait le sens actif d’engloutir, de manger, le père de toutes les GORGONES habitantes des OCCIDENTALES GORGADES.
Il n’échappe pas, comme beaucoup d’autres poètes, à cet ordre. Ses œuvres sont très obsédées par l’image du Mal dévorant, BAUDOUIN en relève différents motifs dans le personnage de TORQUEMADA. Les complexes de mutilation sont liées chez HUGO aux thèmes du gouffre, de la gueule et de l’égoût. TORQUEMADA, hanté par l’enfer, dépeint ce dernier comme une gueule mutilante, « cratère aux mille dents, bouche ouverte du gouffre… », et le sadisme de l’inquisiteur fera du quemadero le doublet terrestre de cet enfer.
Qualifie tout ce qui se rapporte à l’hypothèse selon laquelle les processus psychiques consistent en la circulation et la répartition d’une énergie quantifiable (énergie pulsionnelle), c’est‑à‑dire susceptible d’augmentation, de diminution, d’équivalences.
aTypologie
Concept introduit par B.D. LEWIN : tout rêve se projetterait sur un écran blanc, généralement inaperçu du rêveur, qui symboliserait le sein maternel tel que l’enfant l’hallucine dans le sommeil qui suit son nourrissage ; l’écran satisferait le désir de dormir. Dans certains rêves (rêve blanc), il apparaîtrait seul, réalisant une régression au narcissisme primaire.
Réaction à une situation de danger ou à des stimulations externes très intenses qui surprennent le sujet dans un état de non-préparation, tel qu’il n’est pas à même de s’en protéger ou de les maîtriser.
Intérêt que le moi porte à lui-même.
L’intestin, cet égout vivant, rejoint l’image du Dragon mythique et dévorant en un chapitre des Misérables qui s’intitule L’intestin de LEVIATHAN, lieu du péché, outre des vices, appareil digestif de BABYLONE. L’odorat couplé à la coenesthésie vient renforcer le caractère néfaste des images de l’intestin‑gouffre. Le ventre sous son double aspect, digestif et sexuel, est donc un microcosme du gouffre, est symbole d’une chute en miniature, est aussi indicatif d’un double dégoût et d’une double morale : celle de l’abstinence et celle de la chasteté.
aPrésence dans/chez
BACHELARD cite plusieurs passages chez HUGO. La psychanalyse du poète vient confirmer le rôle négatif que jour chez HUGO la cavité, ventre ou égout. C’est le fameux égout du roman Les Misérables, ventre de la ville où se cristallisent les images du dégoût et de l’épouvante. La cour des Miracles, dans Notre‑Dame de Paris, est l’égout de la capitale, de même dans les Travailleurs, la cour infecte et grouillante de la JACRESSARDE. Dans toute l’œuvre de HUGO, le bas‑fonds moral appelle le symbolisme de l’égout, de l’immondice et les images digestives et anales.
aCelui psychique
Terme utilisé par FREUD pour désigner, dans différents contextes, le travail accompli par l’appareil psychique en vue de maîtriser les excitations qui lui parviennent et dont l’accumulation risque d’être pathogène. Ce travail consiste à intégrer les excitations dans le psychisme et à établir entre elles des connexions associatives.
Le terme français d’élaboration est souvent utilisé par les traducteurs comme équivalents de l’allemand Durcharbeiten ou de l’anglais working through. En ce sens nous lui préférons perlaboration.
bCelui secondaire
Remaniement du rêve destiné à le présenter sous la forme d’un scénario relativement cohérent et compréhensible.
P.M. SCHUHL consacre une étude perspicace au thème de l’emboîtement, dans lequel la dialectique du contenu et du contenant nous semble être la dialectique de base. On saisit ici sur le vif le processus d’inversion qui passe par une relativisation des termes et qui arrive même à inverser le bon sens et la logique en faisant entrer le grand dans le petit. SCHUHL collectionne les modèles artificiels et ustensilitaires de cet emboîtement : œufs de PACQUES et tables gigognes, jeux de miroirs tels que ceux décrits dans Le Cabinet de Cristal de W. BLAKE.
aOrigine des fantasmes d’emboîtement
Le redoublement que suggère toute descente semble bien être à la source de tous les fantasmes d’emboîtement.
Mais surtout SCHUHL nous montre sur l’exemple de PASCAL et de MALPIGHI que la découverte du microscope, bien loin de détruire cette mythologie de l’emboîtement microscopique à l’infini, ne va faire que l’activer frénétiquement et servira de catalyseur à ce déchaînement des fantasmes de mise en miniature, et cela jusqu’au célèbre postulat de LAPLACE, en passant par des pensées peu favorables à la folle du logis telles que celles de MALEBRANCHE, CONDILLAC, ou KANT. Ce qui nous montre une fois de plus la priorité ontologique de l’imagination et de ses structures sur le soi‑disant a priori d’un bon sens rationnel ou utilitaire.
D’où l’efflorescence de ces théories pseudo‑scientifiques de l’emboîtement des germes, de la préformation, de l’animalculisme, et il faudra, devant ce débordement vertigineux de l’imagination attendre 1759 pour que WOLF fasse admettre la théorie de l’épigenèse. Ce schème du redoublement par emboîtements successifs nous conduit directement aux procédés de GULLIVERISATION, procédés où l’on va voir s’opérer le renversement des valeurs solaires symbolisés par la virilité et le gigantisme. Dans l’iconographie, ce redoublement nous paraît être un des traits caractéristiques des arts graphiques et plastiques de l’ASIE et de l’AMERIQUE. Dans un article capital, LEVI‑STRAUSS, après Léonard ADAM et Franz BOAS, remarque que dans les motifs CHINOIS de t’ao t’ieb comme dans telle peinture KWAKIUTL, non seulement le dédoublement symétrique joue, mais encore certains détails, contaminés par l’ensemble, se transforment de façon illogique et redoublent l’ensemble tout en le rendant gigantesque. Spécialement sur un bronze CHINOIS reproduit dans cet article, LEVI‑STRAUSS montre que les oreilles du masque t’ao t’ieb forment un second masque géant, « chaque œil du 2ème masque peut être interprété comme appartenant à un petit dragon figuré par chaque oreille du masque principal ». Ainsi le t’ao t’ieb nous donne un exemple très net du géant et de l’emboîtement par redoublement d’un thème.
La manière dont un événement est expérimenté, plus encore que son contenu objectif, peut être d’une grande importance quant à ses conséquences psychologiques. La réaction émotionnelle à un événement dépend en grande partie de la manière dont le Sujet est préparé à l’affronter, de ce qu’il en attend et en espère a priori.
aAngoisse
Si nous voulons comprendre comment l’adolescent (garçon) de la société sans écriture vit la circoncision, nous devrions savoir dans quel esprit il l’abordait. Puisqu’on dit que la circoncision motive l’angoisse de castration, il importe de savoir si ces garçons sont conditionnés pour attendre la circoncision comme une expérience qui créera cette angoisse. Il convient donc de se poser la question suivante : les garçons éprouvent‑ils véritablement de la crainte devant les problèmes sexuels ?
aTypologie
Termes qui connotent, du point de vue économique, la distinction freudienne du processus primaire et du processus secondaire. Dans le processus primaire, l’énergie est dite libre ou mobile dans la mesure où elle s’écoule vers la décharge de la façon la plus rapide et la plus directe son mouvement vers la décharge est retardé et contrôlé. Du point de vue génétique, l’état libre de l’énergie précède pour Freud son état lié, celui-ci caractérisant un degré plus élevé de structuration de l’appareil psychique.
aSa sexualité
Selon la théorie psychanalytique, ces activités sexuelles proviennent de ce que FREUD appelait les tendances perverses polymorphes de l’enfant qui doivent être satisfaites chez l’adulte, si jamais elles le sont, par le plaisir préliminaire. Bien que, pour FREUD, ces concepts soient exempts de jugement de valeur, le terme « pervers », dans l’usage courant, a une signification négative alors que celui de plaisir préliminaire implique une activité de peu de mérite en soi. Les concepts et définitions de JUNG (dans Psychic Conflicts in a Child) sont celles‑ci : les prédispositions sexuelles de l’enfant ne devraient pas être considérées comme perverses et polymorphes, mais plutôt comme polyvalentes. Il a remarqué que, « même dans la vie d’adulte, les vestiges de la sexualité infantile sont la semence des fonctions spirituelles de la vie ». Il en est certainement ainsi, mais les tendances polyvalentes sont aussi à l’origine du comportement social et sexuel. Cette semence commence seulement à être cultivée et à porter ses fruits dans notre société en ce qui concerne les habitudes sociales et sexuelles. Naturellement, si ces activités sexuelles sont accompagnées de sentiments de culpabilité en raison de l’opprobre social ou du rejet par l’Individu de ses propres désirs, il n’en résultera pas grand‑chose de bien et l’antithèse biologique ne sera pas résolue. Ces activités ne peuvent apporter, en elles‑mêmes, une détente que si elles sont intégrées à une relation sexuelle satisfaisante entre l’homme et la femme. A l’intérieur d’une relation fondée sur des droits sociaux et sexuels égaux, sur des responsabilités égales, acceptés comme faisant partie de cette relation, la satisfaction des tendances polyvalentes permettrait d’atténuer sensiblement les effets négatifs de l’antithèse entre les sexes. BETTELHEIM parle du désir du mâle d’éprouver une jouissance sexuelle par la soumission (lui aussi, de temps en temps) et celui de la femme, de connaître un plaisir sexuel agressif (elle aussi, de temps en temps). Et cela, sans que l’homme ne se considère ou soit considéré par sa partenaire comme un être faible et dépourvu de virilité et sans que la femme ne se considère ou soit considérée par l’homme comme une virago.
aTypologie
Les valeurs d’engloutissement dans les thèmes folkloriques est ambivalent, tantôt négatif, tantôt positif.
Toutes les légendes GARGANTUINES rapportées par DONTENVILLE insistent sur les capacités d’avalage du géant : il ingurgite des fleuves, de charrettes, des bateaux et leur équipage.
Toutes les légendes insistent également sur la bonhomie du bon géant. GARGANTUA est un sympathique buveur de crues et de tempêtes et, chose remarquable, il est lui aussi patron de nombreux gués dont la toponymie entreprend le relevé.
On constate de fréquents fantasmes de l’avaleur avalé. Que ce soit d’abord en un simple renversement des rôles dans lequel c’est l’homme qui cette fois engloutit l’animal, comme le révèle la légendaire faune stomacale où grouillent crapauds lézards, poissons, serpents et grenouilles, faune que BACHELARD dénombre chez COLIN DE PLANCY comme chez CARDAN ou RASPAIL.
André BAY détecte la formation spontanée de ce mythe chez l’enfant : le lion avale le berger, tombe dans la mer, est pris au filet, une baleine enfin gobe le bateau et son chargement.
L’énigme se présente comme un avatar effroyable du secret, que la mythologie a incarné dans le masque de GORGÔ, transparente figuration du sexe féminin, dont la vision pétrifiait les infortunés qui avaient été affrontés à elle. La clinique psychanalytique distingue toutefois deux formes d’énigme, inscrites la première au registre de la névrose, la seconde au champ de la perversion.
aTypologie
Dans la névrose, marquée par le ratage, le Sujet va être la proie d’une curiosité torturante de voir le corps féminin. La vie de l’obsessionnel va être ainsi vectorisée par une pulsion à savoir (Wissensdrang), qui aura électivement pour Objet le sexe de la femme, mais qui pourra aussi être métonymisée dans divers Objets secondaires (études, voyages, collections), déplacement qui rend compte des dispositions particulières de ces patients pour la recherche (à quoi la fiction poétique de CHRETIEN DE TROYES donne figure à travers le thème de la queste). Le caractère essentiel de cette démarche est que le Sujet poursuit, dans ce cas, le projet de prendre au savoir le signifiant impossible à partir du système signifiant. COLETTE disait que, se glissant sous les jupes de la femme, la main de l’homme remontait jusqu’à l’impossible.
Lorsque l’Homme aux rats découvre le sexe de Mlle PIERRE comme curieux, le terme roman (curios) qui se présente à lui trahit, au‑delà d’une simple défaillance de sa langue maternelle, un défaut plus profond du système symbolique qui marque le vagin de l’affect d’inquiétante étrangeté, lequel, en bout de chaîne, dénonce le ratage du refoulement originaire (du phallus). La réaction du pervers est, nous dit FREUD, complètement différente : confronté à la vision du sexe féminin, le fétichiste témoigne d’un sentiment d’étrangéisation (Entfremdung), qui indique qu’à la place du vagin il y a dans le système symbolique du Sujet un pur et simple trou qui exprime, cette fois, un échec du refoulement originaire. Le démenti du manque de pénis de la femme va sauver le pervers de la psychose et les conséquences cliniques différentes dans le cas du ratage et dans celui de l’échec.
Le pervers est, lui aussi, confronté à l’énigme du manque de l’Autre. Mais il ne s’agit pas de la même énigme. L’étrangéisation qui frappe le vagin signifie que celui‑ci est hétérogène au registre signifiant et qu’il est donc exclu de l’appréhender avec du signifiant. Voilà pourquoi la queste obsessionnelle du phallus, menée à travers le dédale des représentations, est ici remplacée par une traque réelle que le génie de MELVILLE a figurée dans la poursuite archaïque du monstre MOBY DICK par le capitaine ACHAB. De façon plus directe et plus crue Le Mystère de la vengeance de Nostre Seigneur, représenté pour la première fois à METZ en 1537, met en scène pour le public du Moyen Âge, peu soucieux de transposition poétique, le forçage d’AGRIPPINE, encore frémissante de vie, commandé par son fils NERON, qui prescrit à son barbier « de faire l’anatomie de cette triperie » pour que lui soit découvert le lieu d’où il est sorti.
- « Tenez, il n’y a plus que le nid.
Regardez ce qu’il vous plaira.
J’ai tout tiré et fait uni :
Vous êtes de tripes fourni :
Je ne sais qui les mangera.
Mais jamais n’en réchappera ;
La bonne dame, elle est allée. »
- « Cette tripe embrennée, jetez‑la aux chiens. »
La fiction dramatique médiévale permet de préciser la nature de la différence qui distingue les figures névrotiques et perverses de l’énigme. L’Homme aux rats, engagé sous les jupes de sa gouvernante, avoue son projet de mettre la main sur le signifiant de la cause. Sa déconvenue devant le site vide de ce signifiant est alors le moteur de sa curiosité, qui va mettre en branle la queste. La scène d’investigation du Mystère de la vengeance démontre que l’Objet de la fouille de NERON n’est pas le signifiant de la cause, mais le lieu de l’origine. De la névrose à la perversion, on passe ainsi de la source de la pulsion (Quelle), qui alimente le cours des représentations, à la question de l’origine (Ursprung), bascule qui indique que la barrière du symbolique a été franchie et que le Sujet s’avance désormais, en deçà du signifiant phallique, dans l’espace de la Chose. Tel est le sens qu’il convient de donner à l’investigation que le sadique conduit à travers les chairs de son (ou de sa) partenaire dans des pratiques dont le récit laisse souvent le juge ou le thérapeute interdits. La clinique des perversions nous apprend que le Sujet a ici passé, à rebours, la frontière de l’Œdipe, si l’on définit l’Œdipe comme la mise en place dans l’inconscient du signifiant phallique, qui est en même temps le signifiant du père mort et le signifiant de la Chose. La volonté d’affronter la Chose elle‑même, patente chez les héros de SADE comme chez le capitaine ACHAB, découvre ainsi le sens de la réponse apportée par ŒDIPE à l’énigme de la SPHINGE et démontre que l’acte du héros constitue le véritable outrage au symbolique qui entraînera plus tard, au‑delà du meurtre du père et de l’inceste avec la mère, la peste sur THEBES, expression du déchaînement des forces de THANATOS dans le réel. Déterminée comme crime primordial d’ŒDIPE, la réponse à l’énigme dégage alors de l’ombre où il était tapi le personnage de la SPHINGE pour reconnaître en lui une figure ambiguë, dressée aux portes de THEBES comme gardienne du symbolique, donc de la loi du père, mais chargée également de tenir l’avant‑poste du monde de la Chose, dont tous les témoignages de la mythologie établissent qu’il est celui qui a été imparti aux Mères. En ce point, les destinées de PERCEVAL et d’ŒDIPE, marquées, la première par la quête d’un secret, la seconde par le forçage d’une énigme, découvrent ce qui les unit au‑delà de ce qui les sépare.