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15 février 2007

Un inconnu nommé Jean Moulin

A n'en pas douter, Jean Moulin, comme les chats, est doté de neuf vies. Ainsi le livre de Jacques Baynac se veut-il " fourmillant de révélations ". Il s'agit de raconter la vie de Moulin, ses relations avec ses proches, ses rencontres avec des agents américains, britanniques ou soviétiques, de juin 1940 à sa mort en juillet 1943. Il s'agit surtout de le placer au centre d'une vaste toile de relations qu'il est censé parfaitement maîtriser, bâtisseur omniscient d'une Résistance vue comme " action révolutionnaire ".

Dans Présumé Jean Moulin, ouvrage épais et foisonnant, les " révélations " annoncées se résument principalement à deux éléments : d'abord, un retour sur l'arrestation de Jean Moulin à Caluire (Rhône), le 21 juin 1943, en compagnie de plusieurs responsables de la résistance intérieure ; ensuite, la mise en scène inédite d'un duel Moulin-de Gaulle.

Dans le premier cas, il s'agit d'établir que René Hardy, responsable du mouvement Combat, accusé après guerre de trahison, n'a pas pu donner le secret de la réunion, déjà connue des enquêteurs allemands. Ici, rien de bien nouveau : la thèse de la trahison a été écartée depuis longtemps, ramenée à une série d'imprudences propres à la vie clandestine.

En revanche, le bras de fer entre un de Gaulle incarnant la " restauration d'un ancien régime replâtré ", d'une part, et un Jean Moulin symbolisant " la révolution politique enterrée ", d'autre part, paraît plus neuf : jusqu'ici, on croyait Moulin fidèle serviteur de la France libre ; selon Baynac, il aurait au contraire fait plier de Gaulle. Sous la plume du journaliste, donc, un mythe en remplace un autre : " C'est parce que Moulin avait eu dès l'automne 1940 la claire vision que le salut était dans l'Hexagone et nulle part ailleurs qu'il a su faire de la Résistance un dispositif producteur de légitimité. (...) Ayant pleins pouvoirs dans l'Hexagone, seul territoire décisif, il est aussi le leader de la Résistance, seule force politique à compter désormais, il est encore le chef (en sous-main) de l'Armée secrète, seul instrument de prise du pouvoir, et il est enfin le stratège unique dont dépend la survie de la France combattante et de son leader. Il est de fait le numéro un (...) il est le "Boss"... ", écrit-il.

Devant un tel ouvrage, au moins trois problèmes se posent à l'historien. Tout d'abord, le style de l'écriture et le ton employé, qui desservent le propos : tout en adoptant une posture modeste (" Cet ouvrage est une tentative de biographie de Jean Moulin ", écrit-il), Baynac semble vouloir régler d'innombrables comptes avec les historiens et autres " prétendus biographes ", tout spécialement avec Daniel Cordier, ancien secrétaire de Jean Moulin, dont le travail est à la fois utilisé et attaqué avec une rare violence.

Deuxième difficulté : la confusion des genres. Paré de sources abondantes et d'une bibliographie fleuve mais lacunaire, le livre accumule les faits et les digressions, sans hiérarchie ; le vraisemblable se mêle ici à l'insignifiant, tandis que témoignages, récits sensationnels et monographies savantes se côtoient sans discrimination.

Enfin, l'utilisation des sources. Bien sûr, l'auteur insiste sur la rigueur de sa démarche, étayée par des sources nouvelles, mais dont le maniement s'avère difficile : archives privées, archives britanniques, archives de l'OSS (Office of Strategic Services, ancêtre de la CIA) et du FBI, archives suisses, portugaises, etc. Si bien que la méthode consiste souvent à faire dire aux documents ce qu'ils disent, voire " ce qu'ils ne disent pas ", Jacques Baynac concédant lui-même ne pas pouvoir " toujours franchir le cap des présomptions, des supputations et des interrogations "...

Citons, entre autres exemples, les trois câbles de Moulin du 8 mai 1943. Ceux-ci annoncent la " première réunion du Conseil de la Résistance ", dont Baynac reconstitue le texte original, avant de s'interroger sur les différences minimes entre plusieurs versions ; et de conclure (hâtivement) à leur exploitation " frauduleuse ", qui aurait permis à de Gaulle de " s'autolégitimer ".

De même, le compte rendu de la réunion du 26 mai 1943 entre André Philip, Jacques Bingen, Emmanuel d'Astier et Jean-Pierre Lévy, où la question de la " recherche d'un successeur éventuel " de Moulin est évoquée, se trouve interprété (un peu vite) comme la preuve que la France combattante s'emploie à saper " le pouvoir de Moulin " et à préparer " son éviction "... Et tout au long de l'ouvrage, le constant soupçon qui pèse sur les décisions du fondateur de la France libre discrédite un propos qui voudrait à tout prix démontrer le machiavélisme du général de Gaulle.

PERSONNAGE VIRTUEL

On savait la figure de Jean Moulin devenue, post mortem, un enjeu de la mémoire politique gaullienne réinvestie par le gaullisme de gouvernement - celui-ci n'étant jamais distingué, dans le livre, du " gaullisme de guerre ". On ne le connaissait pas comme personnage virtuel de roman d'espionnage. Si les sources de Baynac sont en partie neuves, ses problématiques sont éculées. S'interroger sur " le gaullisme de Moulin " n'est pas faire oeuvre " iconoclaste ", comme l'auteur le prétend, mais plutôt faire preuve de naïveté. Car de quel " gaullisme " parle-t-on ? Et que signifie être " gaulliste " en 1940, 1943 ou en... mai 1968 ? En réalité, il n'existe pas de contradiction entre le ralliement à de Gaulle comme symbole fédérateur, et le refus de l'allégeance politique à sa personne pour l'avenir. Du reste, certains parmi ses plus proches collaborateurs, Pierre Brossolette comme André Philip, ne ménagent pas l'homme, dont l'autoritarisme est sévèrement critiqué. Aussi les ralliements n'excluent pas divergences et réserves envers l'homme, quasi inconnu en 1940, ou envers son entourage, réputé peuplé de " cagoulards ", ou encore envers ses émissaires, y compris Jean Moulin, bref envers tout ce qui est extérieur à la résistance métropolitaine. Les divergences entre résistance intérieure et résistance extérieure sont aujourd'hui bien connues et expliquées.

Si la Résistance prétend incarner à elle seule, comme le dit Jacques Baynac, " la Nation tout entière à vocation révolutionnaire démocratique ", elle ne saurait être réduite à un combat des chefs. Ce genre d'entreprise historique cache mal ses carences méthodologiques. Faut-il rappeler que ce sont les questions de l'historien qui font les sources, et non les sources, sans valeur intrinsèque, qui fournissent des " révélations " ? Faut-il enfin rappeler que la vie de Jean Moulin n'appartient à personne, ni au Général, ni aux gaullistes, ni aux antigaullistes... ni même aux historiens ?

Alya Aglan

PRÉSUMÉ JEAN MOULIN

JUIN 1940-JUIN 1943

Esquisse d'une nouvelle histoire

de la Résistance

de Jacques Baynac.

Grasset, 940 p., 33 ¤.

                     

© Le Monde

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