PSYCHANALYSE BETTELHEIM
ii L’autisme infantile et la naissance du Soi 1
iii Les Blessures symboliques 1953. 1
iv Dialogues avec les mères. 3
viii Pour être des parents acceptables. 3
x Psychanalyse des contes de fées. 3
a Rites d’initiation de la culture AUSTRALIENNE. 6
aEcrits
Quarante ans après Totem et tabou, BETTELHEIM écrit Les Blessures symboliques , il suit une démarche qui prolonge et contredit à la fois celle de FREUD. Comme FREUD, son ouvrage rapproche les observations issues de la psychopathologie et de l’anthropologie, ce qui ne manque pas de soulever les protestations des anthropologues. Comme FREUD, il passe outre sereinement à leurs objections méthodologiques, convaincu lui aussi de l’universalité des désirs qu’il vaut mieux dire primordiaux que primitifs. Et pourtant l’ouvrage a pour objets une contestation de la théorie FREUDIENNE. Contestation qui paraît au premier abord limitée au problème de la circoncision et à son rapport avec l’angoisse de castration ; mais, en fait, c’est à une réévaluation de la bisexualité et du complexe d’ŒDIPE que vise BETTELHEIM. S’il appelle à son secours l’anthropologie, ce n’est plus pour authentifier l’universalité des traits découverts par FREUD, c’est au contraire en prenant appui sur elle pour démontrer l’ampleur du préjugé FREUDIEN. Les désirs primordiaux sont bien universels, mais ils ne sont pas ceux que FREUD prétendit mettre au jour. Ici aussi un sous‑titre précise l’objet du travail : « Les rites de la puberté et le mâle envieux » (« Puberty Rites and the Envious Male »). L’ouvrage s’ouvre sur une dédicace : « A la mémoire de Sigmund FREUD dont les théories sur la sexualité et sur l’inconscient permettent une meilleure compréhension de l’esprit humain. » Est‑il permis de réunir par un court‑circuit le mâle envieux et l’ancêtre mort dont on vénère la mémoire ? C’est bien ainsi que FREUD voyait le père de la horde primitive. Mais, selon lui, cette envie le poussait à châtrer ses fils, rivaux potentiels auprès de la mère. BETTELHEIM entend rectifier cette illusion. Cette blessure symbolique que s’infligent par la circoncision les hommes, n’est pas issue du désir des mâles adultes de soumettre les adolescents, mais provient de ce que chaque sexe envie le sexe de l’autre. On ne peut désirer que ce que l’on n’a pas. Et s’il est vrai que la femme envie le pénis de l’homme, il est tout aussi vrai, selon lui, que l’homme envie le vagin de la femme. Ce que le Dieu‑Père de la Loi de l’Ancien Testament envie et refoule, c’est la Grande Déesse‑Mère de la fertilité et de la fécondité. Et comme la préhistoire atteste qu’elle est beaucoup plus ancienne que lui, c’est elle au fond qui a droit à la préséance. De même dans l’histoire du développement de l’enfant, la mère occupe auprès de lui une place qui éclipse celle du père puisqu’elle est celle dont il procède directement, celle qui le noue à elle dès le début de la vie, celle dont les liens sont les plus infrangibles. Un voile androcentrique a empêché FREUD de voir clair parce qu’il était un homme, influencé à son corps défendant par la tradition mosaïque. BETTELHEIM lève ce voile : ainsi passe‑t‑il, peut‑être insensiblement à son insu, de la bisexualité au gynocentrisme. Explicitement, BETTELHEIM ne va pas toujours aussi loin. La plupart du temps, il se borne à la thèse de la bisexualité à parts égales. Cependant, lorsque le recours à la Grande Déesse‑Mère et l’adhésion plus d’une fois affirmée à la théorie de JUNG vient étayer ses affirmations, le lecteur a le sentiment que l’équilibre égalitaire que l’auteur s’efforce de maintenir est volontiers rompu en faveur de l’imago de la mère toute‑puissante : toute‑puissant parce que vaginale et non parce que phallique. Implicitement donc nous sommes conduits à penser que l’androcentrisme a fait place ici à un gynocentrisme. Nous aurons à nous demander pourquoi les conceptions de BETTELHEIM sont si contraires à celles de FREUD et s’il faut lui donner raison. Nous le suivrons sur les deux terrains qu’il a choisis : celui de la psychopathologie et celui de l’anthropologie. Rouvrons donc, à son invitation, le débat mais n’oublions pas de le situer sur le plan métapsychologique.
bRéquisitoire
Les exemples donnés par BETTELHEIM ont les vertus et les limites de tous les matériels cliniques. Leur valeur illustrative n’est pas en question, c’est leur valeur probatoire qui est beaucoup plus sujette à caution. En effet, on peut se demander si c’est à partir du même code de décryptage que FREUD et BETTELHEIM procèdent. Les conclusions de FREUD sont tirées de la pratique psychanalytique, qui reste la situation où les conditions les meilleures sont réunies pour l’observation des phénomènes inconscients : association libre du patient, attention flottante et neutralité de l’analyste favorisant l’émergence et le développement du processus primaire. BETTELHEIM – la structure de ses cas l’y contraint surtout sur le comportement. Sans doute l’inconscient du psychotique laisse‑t‑il plus facilement deviner ses contenus que l’inconscient du névrosé, ses fantasmes sont plus agis que verbalisés, mais cela autorise‑t‑il pour autant à en interpréter les manifestations selon l’analyse directe ? Souvent BETTELHEIM paraît donner une sorte de traduction simultanée de l’inconscient au conscient en s’épargnant l’analyse des Destins de pulsions et des mécanismes de défense du Moi (retournement contre soi et renversement sur la personne propre, introjection et projection). Il serait plus exact de dire que BETTELHEIM exploite les ressources de la théorie FREUDIENNE quand il utilise ses possibilités de décryptage pour étayer ses conceptions, alors qu’il semble en restreindre l’usage quand les conclusions qui en découleraient donneraient raison à FREUD. Il est difficile de faire la part du contenu manifeste et du contenu latent dans le matériel exposé par l’auteur. Quand on sait le rôle que jouent l’homosexualité et le masochisme, dont la nature régressive ne fait pas de doute dans la psychose, on est en droit de se demander s’il faut prendre pour argent comptant les désirs allégués par ces adolescents. Ne faut‑il pas plutôt faire la part du fantasme apotropaïque dans cette quête de l’autre sexe ? Le fait même qu’il s’agisse d’adolescents, c’est‑à‑dire de Sujets qui vivent sous l’influence de la réactivation pulsionnelle pubertaire, doit nous rappeler que chez ce type de personnalité et à cet âge de la vie, l’organisation de la libido, selon l’expression de FREUD, « vole en éclats ». Toute la structuration antérieure, si fragile soit‑elle, est l’Objet de remodelages régressifs et d’interprétations après coup. Certes la période de latence tend à s’effacer chez le psychotique, mais on ne saurait négliger la valeur des remaniements pubertaires. Que toutes les ressources de la bisexualité soient mises à contribution, cela n’est que trop évident. Mais il n’y a pas qu’elles : que dire de la désintrication des pulsions érotiques et agressives, des modifications d’équilibre entre la libido d’Objet et la libido narcissique, des relations de l’identification sexuée par rapport au fantasme de la scène primitive ? Est‑il possible de cerner les problèmes de l’identité sexuelle sans les relier à tout le contexte clinique du patient ? Est‑il possible d’en faire la théorie sans relier celle‑ci à l’ensemble métapsychologique dont elle fait partie ? En fait, la théorie FREUDIENNE de la bisexualité est subordonnée, dans la sexualité infantile, à la primauté du phallus. C’est par référence à la croyance en l’existence d’un pénis dans les deux sexes que le fantasme de la castration joue à plein. Aussi FREUD prend‑il soin de préciser que l’effet produit chez le garçon par la constatation de l’absence du pénis est comparable à celui qu’engendre la chute du trône ou de l’autel. Chez la fille cette constatation de la présence du pénis sur le corps du garçon ou de l’homme fait naître le désir urgent d’être parée du même attribut et entraîne à plus ou moins brève échéance la dévaluation de la mère et le changement d’Objet qui l’oriente vers le père. A prendre pour base fondamentale de l’observation la puberté, on s’expose à tenir pour primaire ce qui n’est qu’une élaboration secondaire. Il n’est pas niable à cet égard que l’apparition des règles chez la fille, si d’une certaine façon elle met fin à l’espoir d’avoir un pénis, objectivant la castration, comporte un dédommagement : la possibilité d’avoir un enfant comme substitut du pénis. La fréquence de la dépression plus ou moins nette des femmes adultes à l’approche de leurs règles, signe une double déception dans la mesure où elle renouvelle le deuil ancien du pénis et le deuil plus tardif de l’enfant qui répare ce dommage. C’est ainsi qu’à notre avis s’éclaire le matériel de BETTELHEIM qui met en lumière ces deux aspects. Que le garçon à son tour souhaite posséder les attributs de la féminité n’est pas pour étonner si l’on garde en mémoire le rôle de l’homosexualité. L’importance de celle‑ci dans la sexualité masculine est telle qu’on la retrouve aussi bien comme une défense contre la rivalité OEDIPIENNE dans la névrose, comme une fixation dans la perversion et comme une régression vers le narcissisme dans la psychose.
Sur la signification de la circoncision, il est indéniable que FREUD et BETTELHEIM divergent totalement. Pour FREUD, il s’agit là d’une castration symbolique accomplie par les adultes sur les adolescents. BETTELHEIM rappelle l’argumentation bien connue de FREUD, qui fait délivrer cette pratique du mythe de la horde primitive, dominée par le père jaloux et castrateur. Le caractère terrifiant que garderait, encore aujourd’hui, la menace de castration tiendrait au réveil d’une crainte ancestrale transmise héréditairement par les traces mnésiques phylogénétiques. Nombreux sont les psychanalystes qui refusent tout crédit à cet héritage biologique que la science infirme du reste. Ceux qui continuent d’y croire feraient preuve d’une soumission aveugle au dogme de l’orthodoxie FREUDIENNE, c’est‑à‑dire au père de la théorie. Les limites de notre commentaire ne nous permettent pas de discuter à fond. Il semble étrange toutefois qu’alors que l’éthologie a montré que certaines configurations perceptives chez l’animal ont le pouvoir de mettre en œuvre des mécanismes innés de déclenchement(I.R.M.), de nombreux psychanalystes se refusent à admettre, chez l’homme au moins, un équivalent de ceux‑ci. Tout se passe comme si la conception ontogénétique de développement exigeait que l’enfant vînt au monde vierge de toute inscription spécifique et que tout chez lui dût procéder, ab novo, de l’expérience Individuelle. Pourtant si FREUD, au‑delà des fantasmes conscients et inconscients, postule l’intervention des fantasmes originaires (séduction, castration, scène primitive), c’est bien parce qu’il veut affirmer que si l’expérience est nécessaire à la réactivation de ces fantasmes originaires, elle ne saurait rendre compte de l’intensité de l’impact de certaines situations. Si dans la masse des expériences vécues certaines prennent un pouvoir particulier, celui de servir d’organisateurs au désir humain, il faut qu’elles soient investies d’une force que privilégie leur puissance significative. C’est là la fonction théorique des traces phylogénétiques et des fantasmes originaires. L’homme aux loups se termine sur des réflexions qui précisent la pensée de FREUD sur les schémas (il vaudrait mieux dire les schèmes) phylogénétiques faisant partie du patrimoine que l’enfant apporte avec lui à la naissance, « schémas qui, semblables à des catégories philosophiques, ont pour rôle de ‘’classer’’ les impressions qu’apporte la vie ». FREUD indique même que « les contradictions se présentant entre l’expérience et le schéma semblent fournir ample matière aux conflits infantiles ». Les psychanalystes d’enfants sont ceux chez qui le fantasme de la table rase s’observe le plus fréquemment : habitués à observer dès son plus jeune âge, ils s’estiment aptes à saisir la genèse des manifestations les plus étranges du psychisme infantile et souhaitent faire l’économie de ces concepts obscurs, sinon obscurantistes. En ce qui nous concerne, nous dirons seulement que ce qu’il importe de retenir, c’est la notion de fantasme organisateur, qui met en forme, oriente, sélectionne les expériences vécues. Certes FREUD insistait pour les rattacher à des événements, c’est‑à‑dire à ne pas se contenter de les considérer comme des instructions psychiques dénuées de toute réalité. Nous ne sommes pas en mesure aujourd’hui de vérifier son hypothèse, mais à l’inverse rien ne nous autorise à l’infirmer. Sur ce point le doute est permis, le rejet pur et simple beaucoup moins. Le plus sage paraît être de considérer les organisateurs comme faisant partie du modèle hypothétique de base, quitte à discuter pour savoir si la référence à l’événement, à l’histoire ou à la préhistoire Individuelle et collective est bien nécessaire à leur pouvoir inducteur. De ceci BETTELHEIM peut‑être pourrait convenir. La question n’en est que reculée, mais non abolie. Quels sont les fantasmes organisateurs ? Quel est le personnage majeur par eux révélé : le Père de la Loi ou la Grande Déesse‑Mère de la fertilité ?
Le complexe de castration est la formulation en terme d’Objet partiel de ce que le complexe d’ŒDIPE désigne en termes d’Objets totaux, l’un éclairant l’autre. Par Objets totaux nous désignons ici le rapport qui unit les termes d’une relation en tant que les Objets partiels renvoient à un ensemble qui les inclut ou les exclut. Relations qui unissent des Individus (indivis) entre eux.
BETTELHEIM, sur la base des observations des enfants et adolescents prépsychotiques et psychotiques, prétend montrer qu’en fait l’angoisse de castration va de pair avec un intense désir de castration. A cet égard, le désir d’avoir un vagin chez le garçon, de pouvoir porter un enfant dans son ventre, de posséder des seins comme une femme, est tout aussi intense que l’envie du pénis chez les filles. En outre celles‑ci, tout en affichant une hostilité à l’égard de leur menstruation, considèrent en fait que leurs règles leur confèrent un pouvoir magique. L’examen de la littérature concernant les sociétés sans écriture (on ne dit plus les sociétés primitives) amène l’auteur à conclure de la même manière que la circoncision, loin d’être l’objet d’une angoisse, est profondément désirée. La subincision qui l’accompagne est le témoignage d’un désir d’avoir un vagin chez les mâles de ces sociétés, tout comme chez ceux de l’institution où l’auteur a fait ses premières constations. Le but profond de l’initiation n’est pas, comme on l’a affirmé, de séparer l’enfant de sa mère pour renforcer la prohibition de l’inceste et d’obtenir la soumission des jeunes mâles aux anciens, renforçant le lien homosexuel au père et préparant la voie de l’identification par l’institutionnalisation du Surmoi. A cette thèse classique mais fausse selon lui, BETTELHEIM propose une explication de rechange : le but de l’initiation est d’aider à l’intégration du rôle sexuel et cette intégration doit passer par la satisfaction des désirs inhérents à la constitution bisexuelle de l’homme. Les blessures symboliques sont donc plus désirées que redoutées. Originellement, ce sont les femmes et non les hommes qui les auraient instituées. Les enfants qui s’y soumettent rechercheraient ainsi à la fois à obtenir les puissants pouvoirs de la fertilité en devenant comme les femmes et à obéir à un sacrifice propitiatoire. C’est par la satisfaction de ces désirs en un premier temps et par suite de la déception de ceux‑ci en un deuxième temps que serait assumé le rôle sexuel. Tout dans cette conception est subordonné à la fertilité comme prérogative de la féminité. On ne forcerait pas beaucoup BETTELHEIM en lui faisant dire que la blessure dont l’homme ne se remet pas est de ne pas être né femme.
Le fond de la thèse de BETTELHEIM est la mise en question de ce complexe. En effet on peut considérer comme synonymiques : complexe d’ŒDIPE, complexe paternel et complexe de castration. Il ne s’agit pas ici de réduire l’ŒDIPE à la castration mais de dire que c’est la castration qui lui donne son sens. A ce titre on ne saurait considérer la castration comme un fait, mais, répétons‑le, comme un organisateur du désir humain. Dans ces conditions, on ne saurait se prononcer sur l’angoisse de castration selon sa fréquence ou son absence effective. Il faut des années de psychanalyse pour qu’un patient la reconnaisse là où il ne voyait qu’une défaillance toute conjecturelle de la fonction sexuelle, ou une différence de nature entre sa sexualité et celle prescrite par son Destin sexuel. De même l’ŒDIPE ne saurait se limiter aux cas où, au niveau du manifeste, la configuration typique décrite par FREUD est présente. Tout analyste sait que lorsqu’une telle configuration est alléguée par un patient au début de son analyse, il doit s’attendre à son envers.
Si la lecture de ROHEIM – qui a le mérite d’avoir été un praticien de la psychanalyse et un anthropologue exerçant sur le terrai – des rites d’initiation de la culture AUSTRALIENNE, pour nous limiter à celle‑ci, nous convainc davantage, ce n’est pas seulement parce qu’elle est plus conforme à l’esprit FREUDIEN, c’est aussi parce qu’elle est plus complète. Rappelons‑en les traits typiques :
1. Le garçon doit endurer des souffrances.
2. On met l’accent sur la séparation d’avec la mère.
3. On lui montre certaines choses qu’il n’avait pas le droit de voir auparavant.
4. Il doit accepter des restrictions et des tabous.
5. Il reçoit des Objets dotés d’une valeur symbolique (magique).
6. On accomplit des rites de réintégration et la retraite prend fin (rites d’agrégation).
7. On lui donne une épouse : sa vie sexuelle est officiellement reconnue.
ROHEIM montre un certain nombre de significations latentes du rituel. Or ces significations ont pour caractère essentiel la polysémie, ce que ROHEIM appelle la duplicité du rituel, combinant à la façon de l’inconscient des positions contradictoires. Ainsi en est‑il de la signification incestueuse et régressive du rite (accouplement à la mère et régression utérine), de la représentation du coït et de l’interdiction d’assister à la scène primitive, de l’attribution d’Objets à pouvoir magique et de la prescription d’interdits (« dramatisation du Surmoi »), de la mort symbolique et de la re‑naissance, de la séparation d’avec la mère et de la reconstitution d’un couple mère‑enfant, le père prenant la place de la mère, de la séparation du prépuce d’avec le pénis (comme équivalent de la séparation de la mère et de l’enfant) et de la restitution du prépuce à la mère, de la création d’un système d’oppositions et d’équivalences entre la nourriture et le pénis, entre l’enfant et le pénis, etc. Les conclusions de ROHEIM sont aux antipodes de celles de BETTELHEIM. Ainsi si les mâles, par la subincision, acquièrent un vagin et si cette pratique signifie bien une incorporation féminine, elle n’en traduit pas moins l’angoisse de castration. D’une part, le traumatisme de la subincision apporte une compensation : un pénis subincisé est censé être plus gros quand il est érigé qu’un pénis normal, ce qui a pour conséquence une accentuation de l’angoisse du penis captivus lors du coït ; d’autre part on considère comme particulièrement honteux que la femme voie la cicatrice de la subincision. Le vagin féminine reste une blessure, comme la langue l’affirme : « Tout femme qui découvre la blessure cachée, l’angoisse de castration ou la féminité des maîtres de la création, doit être tuée sur‑le‑champ. » Au reste, s’il est vrai que la subincision donne aux hommes un vagin, il n’en reste pas moins que ce vagin est précisément en forme de pénis. Ainsi par cette pratique plusieurs vœux se trouvent réalisés : que le pénis soit un vagin et que ce vagin soit aussi un pénis. l’efficacité symbolique opère ainsi une condensation remarquable. D’autant que ce résultat sauve le pénis de la castration. Si l’envie du vagin était poussée à son comble, ce serait alors non une castration symbolique qui s’ensuivrait, mais une castration réelle, une émasculation. Et ainsi s’éteindrait et le plaisir du coït et la perpétuation de la race. Il est bien difficile de ne pas voir dans le rite d’initiation un sacrifice, comme l’atteste cette exhortation d’un tuteur à son novice :
« Regarde ! Il faut que plus tard ton pénis soit coupé de la même façon. C’est l’incision qui sauvera ta vie, la vie de te femme et celle de ton ami, c’est le ‘’paiement par le don de sa vie’’. »
Si loin que puissent aller les désirs de la féminité, il est difficile d’adhérer à l’affirmation univoque de BETTELHEIM sur le caractère hautement désiré de la subincision, sur la contrainte et les violences exercées sur les enfants initiés. Quant à la pratique des adultes qui renouvellent, sous une forme plus ou moins étendue, leur subincision au cours de l’initiation des plus jeunes, son interprétation est loin d’être simple. Comme le dit ROHEIM, il semble que « les initiateurs s’identifient aussi aux novices, et jouent, dans le drame de l’initiation leurs propres conflits infantiles. Le sadisme des mâles adultes s’y donne une extraordinaire licence, et l’enfant y endure un traitement qu’il ne peut souhaiter que par une fixation masochique du Moi au Surmoi, que du reste FREUD soupçonne de se trouver à la racine de toute civilisation – et, peut‑on ajouter après lui, de toute culture. Il ne nous appartient pas de trancher dans ce domaine qu nous est étranger. Disons seulement que l’interprétation de ROHEIM, comme celle de FREUD, nous paraît avoir l’immense avantage de bien situer la place de l’ancêtre mort, du totem, dans le rituel d’initiation par la voie du TJURINGA. Si le garçon acquiert enfin une identité sexuelle après le rite d’initiation, en lui renaît un esprit disparu. Ainsi sont représentés les deux éléments essentiels du complexe d’ŒDIPE : la prohibition de l’inceste et l’expiation du meurtre du père. A qui est destiné le sacrifice ? Pour FREUD, la réponse est : à l’ancêtre mort, au père qui a succombé par le meurtre ; pour BETTELHEIM, à la Grande Déesse pourvoyeuse par son ventre inépuisable de tout ce qui permet de survivre : les produits de la terre, le gibier qui nourrit, les hommes dont la mise en commun des forces permet un meilleur rendement dans la lutte pour la vie. On a déjà été frappé par l’ambiguïté de ces statuettes qui sous un certain angle sont bien représentatives de la féminité, alors que sous un autre elles prennent une figuration hautement phallique. Comment comprendre cette référence à la fertilité à laquelle BETTELHEIM s’attache ? Si la fertilité concerne toute forme de reproduction : végétale, animale, humaine, il s’agit de savoir à partir de quel modèle elle est conçue. La fertilité selon BETTELHEIM est manifestement de type végétal. Nous serions tenté de dire qu’elle se fonde sur un modèle parthénogénétique, la mère procréant et enfant seule, comme la Vierge conçut sans pécher. On ne manque pas d’alléguer que dans nombre de cultures dites primitives le rôle du père dans la procréation est ignoré. Il y aurait beaucoup à dire là‑dessus. Car si le père réel n’est pas reconnu dans cette tâche, celui de l’esprit ou du génie du lieu est affirmé. Il faudrait faire la preuve que les peuples croient que la mère suffit à elle seule à procréer. La grande énigme de la question : d’où viennent les enfants, ne doit‑elle pas être posée autrement ? On pourrait poser l’axiome suivant : si toute naissance doit être précédée d’un coït, tout coït ne donne pas lieu à une naissance. Car on nous dit bien que le primitif méconnaît le rôle du père dans la procréation, mais on ne nous dit pas quel lien il établit entre le coït et la procréation. Ignorerait‑il aussi la relation entre les rapports sexuels et la génération ? Considérer que les croyances affirmées expriment leur vérité, c’est considérer que le manifeste est sans appel et que le latent doit être rayé de l’activité psychique. Adhérer à cette croyance, de la part de l’ethnologue, serait avaliser le déni qu’elle recouvre et méconnaître ce qui s’affirme comme retour du dénié à travers certaines expressions déguisées du rituel, par exemple, le rôle de TJURINGA ou CHURINGA dans la représentation symbolique de la scène primitive et de l’explication du rôle qu’il joue dans la procréation. Dès lors la question est de mettre en relation le coït (l’activité à laquelle l’enfant n’a pas le droit de participer activement, où il est exclu du couple parental) et la naissance qui ne met en jeu que la mère et l’enfant. Si l’on centre la réflexion sur la seule naissance, on a tendance à ignorer la part que peut y prendre le père et à s’orienter vers cette prévalence maternelle. Si l’on centre la réflexion sur le coït (même si l’enfant y assiste, et nous dirions même surtout), celui‑ci garde pour le jeune enfant tout son mystère et la place du père ne peut être ignorée. Car, n’en doutons pas, le fantasme de la scène primitive est déjà par anticipation tout l’ŒDIPE.