PSYCHANALYSE ERREUR - ETHNOPSYCHANALYSE
Chapitre 5 ETHNOPSYCHANALYSE (ROHEIM) 3
aDite d’écriture (JONES)
Les erreurs d’écriture ont les caractéristiques des lapsus. La seule différence vient du fait que les retards inhérents à l’action purement mécanique d’écrire facilitent les troubles de la coordination, ainsi qu’on peut s’en rendre compte en parcourant le manuscrit d’un auteur quelconque. Les nombreuses corrections qui ont été nécessaires en raison de la complexité du Sujet, ou du manque de clarté dans l’esprit de l’auteur, indiquent qu’il est difficile d’obtenir un flux harmonieux des idées. Certaines confusions se reflètent dans des hésitations demi‑conscientes quant au choix des mots. Il n’existe pas d’erreur d’écriture, si légère soit‑elle, qui n’ait une signification.
Un domaine où les erreurs sont fréquentes, c’est celui des dates. De nombreuses personnes continuent à marquer la date de l’année précédente pendant une bonne partie du mois de janvier. Des statistiques ont été publiées, d’où il ressort que pendant la première semaine de la nouvelle année un chèque sur quarante porte la date de l’année écoulée. Quinze jours plus tard, cette moyenne tombe à un sur soixante. Contrairement à ce que l’on croit, toutes ces erreurs ne s’expliquent pas par une habitude prise et fixée. Elles signifient parfois le refus de s’incliner devant le fait que nous vieillissons, réflexion très naturelle au tournant d’une année. Le regret qu’une date soit déjà passée ou l’impatience d’en voir arriver une autre sont les causes les plus fréquentes de ces erreurs inconscientes.
bDite de langage
Nombre de psychologues, WUNDT entre autres, attribuent les erreurs de langage à une inattention momentanée, mais FREUD a montré qu’il s’agit plutôt d’un trouble que d’une diminution de l’attention, la cause véritable d’un lapsus provenant de l’influence perturbatrice que des idées secondaires exercent sur l’attention consciente. De nombreuses circonstances peuvent favoriser la production d’une erreur, c’est‑à‑dire permettre à une idée refoulée de sa faire jour. L’intoxication alcoolique en est certainement une, l’excitation émotionnelle une autre. Beaucoup d’erreurs, d’oublis et d’autres omissions sont attribués à la confusion créée par la précipitation. Mais si la précipitation était la cause véritable de ces erreurs, comment se fait‑il que l’effet soit exactement opposé puisqu’il en résulte un retard ? A dire vrai, c’est la confusion ou l’excitation émotionnelle provoquées par la hâte qui permettent à une tendance secondaire refoulée de se manifester par ce qui, extérieurement, apparaît comme une erreur. FREUD a montré qu’il existe deux groupes de processus, dans lesquels se manifeste une connaissance inconsciente, et par conséquent déformée, de ces motifs : la paranoïa et les superstitions. Dans ces deux cas, le Sujet attribue aux événements extérieurs une signification psychique qu’ils ne possèdent pas. Dans une discussion très intéressante sur ce sujet, FREUD montre que, selon toute probabilité, ce fonctionnement erroné est dû à une projection à l’extérieur de motifs existant dans l’esprit du Sujet et empreints d’une signification qu’il ne perçoit pas directement.
cDite typographique
Les erreurs typographiques sont imputables soit à l’auteur, soit à l’éditeur, soit au correcteur, soit au typographe. De temps en temps, la presse cite des exemples amusants de vérités désagréables révélées par des fautes d’impression. La dactylographie, qui n’est qu’une forme d’écriture, est sujette aux mêmes influences qu’elle. Les erreurs, qu’il s’agisse d’une faute de frappe ou d’une erreur de lecture, peuvent être déterminées par les considérations personnelles de la dactylo. De ces faits, on a tiré une conclusion pratique. Si l’on veut obtenir une bonne et minutieuse correction d’épreuves, il faut en confier le soin à une personne étrangère. Une erreur commise dans le manuscrit et recopiée par la suite a toutes les chances d’échapper à la personne qui en est l’auteur. La cécité affective, qui favorise l’erreur ou qui, pour parler plus strictement, favorise l’expression d’une tendance inconsciente, continue le plus souvent son action en empêchant de reconnaître la faute commise.
FREUD en rapporte un certain nombre dans Psychopathologie de la vie quotidienne. Contrairement à ce qui se passe pour les autres erreurs, il n’est pas souvent possible, en ce qui concerne les fautes d’impression, d’obtenir une vérification objective de l’interprétation donnée. CELLE‑CI cependant atteint quelquefois un très grand degré de probabilité. Quoi qu’il en soit, les principes généraux indiquent que ces erreurs sont déterminées, elles aussi, par des constellations personnelles et qu’elle ne sont pas tout à fait accidentelles. On peut citer un exemple. Dans la célèbre Wicked Bible, éditée en 1631, la négation avait été omise dans le 7ème commandement qui devenait : « Tu commettras l’adultère ». Il est possible que ceci ait correspondu à des préoccupations personnelles de l’éditeur. Quoi qu’il en soit, il fut sévèrement condamné pour la raison, empiriquement reconnue, qu’il était responsable de son erreur, fût‑elle inconsciente, et qu’il n’avait pas le droit, même accidentellement, d’imputer un tel commandement à JEHOVAH. DATTNER rapporte une faute d’impression très intéressante et d’une grande importance historique. En 1867, alors que l’Autriche et la HONGRIE étaient séparées, des arrangements avaient été pris pour régler la question de leur dette nationale commune et de leurs futures relations financières. Dans le texte hongrois de la loi, un seul mot fut accidentellement omis, le mot « effectif », omission qui aurait pu coûter à l’Autriche entre 11 et 52 millions de couronnes. Le désir des négociateurs hongrois d’obtenir une transaction aussi avantageuse que possible avait inconsciemment pris le dessus sur leur probité.
aTypologie
Espace psychique de représentation où le bébé projette ses propres créations devenues tolérables grâce à un contexte suffisamment sécurisant. Il est créé grâce à un maternage adéquat. Plus tard, ce sera le lieu de la créativité au sens courant du terme.
aCelui hypnoïde (BREUER)
Terme introduit par J. BREUER : état de conscience analogue à celui que crée l’hypnose ; cet état serait tel que les contenus de conscience qui y apparaissent n’entrent que peu ou pas en liaison associative avec le restant de la vie mentale ; il aurait pour effet la formation de groupes d’associations séparés. BREUER voit dans l’état hypnoïde qui introduit un clivage (Spaltung) au sein de la vie psychique le phénomène constitutif de l’hystérie.
bCelui de détresse :
Terme de la langue commune qui prend dans la théorie freudienne un sens spécifique : état du nourrisson qui, dépendant entièrement d’autrui pour la satisfaction de ses besoins (soif, faim), s’avère impuissant à accomplir l’action spécifique propre à mettre fin à la tension interne. Pour l’adulte, l’état de détresse est le prototype de la situation traumatique génératrice d’angoisse.
Terme introduit par FREUD pour désigner la relation primitive des pulsions sexuelles aux pulsions d’auto-conservation : les pulsions sexuelles, qui ne deviennent indépendantes que secondairement, s’étayent sur les fonctions vitales qui leur fournissent une source organique, une direction et un objet. En conséquence, on parlera aussi d’étayage pour désigner le fait que le sujet s’appuie sur l’objet des pulsions d’auto-conservation dans son choix d’un objet d’amour ; c’est là ce que Freud a appelé le type de choix d’objet par étayage.
L’ethnopsychanalyse, dont Geza ROHEIM fut l’initiateur, s’inspire des principes de la psychanalyse pour étudier aussi bien les troubles psychopathologiques liés à des cultures spécifiques que la manière dont ces différentes cultures classent et organisent les maladies psychiques. Historiquement, l’ethnopsychanalyse est née de l’ethnopsychiatrie fondée par Emil KRAEPELIN et définie comme l’étude de la folie et de la classification des troubles mentaux dans les différentes cultures. Depuis les travaux de Georges DEVEREUX qui a unifié les deux domaines, le mot ethnopsychanalyse a le même sens qu’ethnopsychiatrie. Dès l’Antiquité, la question fut posée de l’existence de maladies spécifiques aux différentes cultures, et c’est dans la collection HIPPOCRATIQUE du Traité des airs, des eaux et des lieux que l’on trouve la fameuse description de la maladie des SCYTHES (RUSSIE DU SUD) qui servira de modèle à la constitution en OCCIDENT d’un discours de la psychopathologie fondé sur le partage entre la rationalité et la magie :
« Quand ils échouent dans leurs rapports avec les femmes, la première fois ils [les SCYTHES] ne s’en inquiètent pas mais conservent leur calme. Au bout de deux, trois ou plusieurs tentatives qui n’aboutissent à rien du plus, croyant avoir commis quelques faute envers la divinité à laquelle ils en attribuent la cause, ils revêtent la robe des femmes en confessant leur impuissance. Puis, ils prennent la voix des femmes et accomplissent aux côté des femmes les mêmes travaux qu’elles. »
Pour décrire cette conduite magique, l’auteur du traité HIPPOCRATIQUE recherchait des arguments rationnels et réfutait toute idée d’une origine divine du mal. A la croyance des SCYTHES en une « maladie sacrée » il opposait des causes physiques. Constatant que le symptôme atteignait les riches cavaliers, il en déduisait que la pratique quotidienne de l’équitation altérait les voies séminales et provoquait à la longue une impuissance sexuelle. A cette explication par des causes physiques HERODOTE en opposait une autre, qui affirmait l’origine sacrée du mal sans pour autant le faire dériver de la magie. A ses yeux en effet, la déesse APHRODITE avait infligé cette maladie féminine aux descendants de certains SCYTHES coupables d’avoir pillé le temple d’ASCALON en PALESTINE. La faute s’était ainsi transmise de génération en génération. Quant aux descendants des familles maudites, qui avaient autrefois suscité la colère divine, ils étaient frappés d’un destin tragique. Ce partage entre les causes naturelles et les causes généalogiques, entre le regard médical et le regard historique, entre HIPPOCRATE et HERODOTE, se retrouvera sous de nouvelles formes dans l’histoire de la psychiatrie dynamique du 19ème siècle, et notamment dans tous les débats qui opposeront les partisans de l’organogenèse à ceux de la psychogenèse. Le trouble mental a‑t‑il pour origine une histoire familiale, un destin (fatum), un roman familial, ou est‑il produit par une déficience physiologique, fonctionnelle ou organique ? Au moment même où FREUD reprenait le flambeau d’HERODOTE pour faire entrer la tragédie antique au cœur du drame bourgeois de la famille occidentale, KRAEPELIN parcourait l’EUROPE, puis se rendait à SINGAPOUR et à JAVA, pour vérifier la validité des critères nosologiques élaborés par la psychiatrie moderne. Autrement dit, il s’agissait pour la psychopathologie de renouveler le geste HIPPOCRATIQUE et de traduire les classifications exotiques et religieuses des maladies de l’âme en un vocabulaire cohérent de type scientifique. C’est ainsi, par exemple, que la maladie des SCYTHES put être assimilée à un transsexualisme ou encore à une paranoïa. De même, la fureur des BERSEKS (chez les anciens guerriers SCANDINAVES) ou la course d’AMOK (chez les MALAIS) trouvèrent leur place sous les rubriques états maniaques, bouffées délirantes ou encore psychoses alcooliques. En 1904, KRAEPELIN publia les résultats de son enquête et donna à ce domaine le nom de psychiatrie comparée. De là naquit l’ethnopsychiatrie, puis la psychiatrie transculturelle, qui se développa aux Etats-Unis et au Canada, notamment à l’université Mc GILL de MONTREAL où travaillera Henri F. ELLENBERGER. Durant le 19ème siècle, les principes de la psychiatrie dynamique issus de Philippe PINEL (1745‑1826) et de Franz Anton MESMER s’imposèrent non seulement à tous les pays d’EUROPE, mais à l’ensemble du monde OCCIDENTAL judéo‑chrétien puis au JAPON, ce qui autorisa par la suite l’implantation progressive de la psychanalyse dans ces mêmes pays. Cette expansion fut rendue possible par l’instauration d’un regard sur la folie capable de conceptualiser la notion de maladie mentale au détriment de toute idée de possession divine. A cet égard, l’emploi du terme ethnopsychiatrie montre bien à quels obstacles se heurta le savoir psychiatrique quand il voulut s’universaliser. En effet, l’ethnopsychiatrie eut d’abord partie liée avec la psychologie des peuples, puis avec la psychiatrie coloniale, et enfin avec le développement de l’anthropologie et de l’ethnologie. Elle favorisa, selon les époques, tantôt l’universalisation du discours scientifique sur la maladie mentale, tantôt la reconduction tacite du différentialisme ethnique (s’imposant alors comme une sorte de département de la psychiatrie à l’usage des peuples non civilisés, soignés par des sorciers et encore convaincus de l’origine religieuse de la folie). Les thèses de l’ethnopsychiatrie furent mises à profit pendant la première moitié du 20ème siècle par la médecine coloniale militaire, qu’elle soit anglaise comme en INDE, où elles marquèrent fortement de leur empreinte les débats autour de la psychanalyse, ou qu’elle soit française, comme dans la plupart des pays d’AFRIQUE, où les idées FREUDIENNES ne s’implantèrent jamais. Avec le grand mouvement mondial de décolonisation des années 1950 et 1960, les principes de la psychiatrie coloniale anglaise furent contestés par les différents artisans de l’antipsychiatrie, Ronald LAING et David COOPER, aidés dans cette tâche par les culturalistes américains, et notamment Gregory BATESON. Quant à ceux de la psychiatrie coloniale française, ils furent violemment attaqués dans l’entre‑deux‑guerres par les surréalistes, et notamment par l’écrivain Michel LEIRIS (1901‑1990) qui participa à la première grande mission ethnologique française de 1931, DAKAR‑DJIBOUTI, animée par Marcel GRIAULE (1898‑1956). Après la Deuxième Guerre mondiale, c’est la psychologie de la colonisation, autre type d’approche du phénomène mental, qui fit l’objet d’un long débat entre Frantz FANON et Octave MANNONI, tandis qu’à DAKAR se déroulait l’expérience d’HENRI COLLOMB et qu’Edmond et Cécile ORTIGUES travaillaient à la découverte d’un Œdipe africain. Dans l’entre‑deux‑guerres, Geza ROHEIM donna un contenu nouveau au domaine de l’ethnopsychiatrie. Disciple KLEINIEN de FREUD, il devint ethnologue par passion et pour répondre aux critiques formulées par Bronislaw MALINOWSKI contre Totem et Tabou. En liant la psychanalyse, l’anthropologie et l’expérience du terrain AUSTRALIEN et MELANESIEN, il sut traiter les pathologies indigènes dans une perspective universaliste, sans jamais servir les intérêts du colonialisme. A sa suite, Georges DEVEREUX, élève de Marcel MAUSS (1872‑1950), psychanalyste et ethnologue de terrain, réunit les deux disciplines – l’ethnopsychiatrie et l’ethnopsychanalyse – en associant les théories FREUDIENNES et celle de Claude LEVI‑STRAUSS. A ce titre, il posa les fondements d’une sorte d’anthropologie de la folie qui se réclamait tout à la fois de la psychanalyse, de la psychiatrie et de l’ethnologie. Définitivement émancipée de la psychologie des peuples et de la psychiatrie coloniale, l’ethnopsychanalyse se sépara ensuite de l’anthropologie pour devenir une discipline hostile à tout universalisme et servant à soigner les minorités urbaines et les populations migrantes des pays OCCIDENTAUX à l’aide de leurs propres techniques chamanistiques. Dans cette perspective, elle évolua vers un culturalisme radical, hostile à la psychanalyse dont elle était issue et valorisant l’identification du soignant au sorcier. A cet égard, on doit constater que ni ROHEIM, ni DEVEREUX n’ont formé de disciples et que l’anthropologie psychanalytique au sens où ils l’entendaient a cessé d’exister avec eux pour glisser soit du côté de la magie et des médecines parallèles, soit du côté de l’engagement militant anti‑occidental. En revanche, l’étude de la nature de la maladie et de la folie en fonction des différentes cultures a continué de faire l’objet de multiples travaux, de la part surtout des anthropologues. En témoignent, en France, l’ouvrage de Roger BASTIDE (1898‑1974) Le Rêve, la transe, la folie, publié en 1972, et les recherches menées par Marc AUGE, dans la même perspective que celle de DEVEREUX. Elles tendent à montrer que tout désordre biologique est le signe d’une altération ou d’un désordre social. L’intérêt de ce point de vue est alors non pas de comparer la médecine traditionnelle à la médecine biomédicale (OCCIDENTALE), mais d’étudier le pluralisme du regard médical dans chaque société, l’hétérogénéité des interprétations et enfin les itinéraires des Sujets, des familles et des thérapeutes. Dans cette optique, c’est l’expression psychiatrie transculturelle qui a fini par s’imposer en lieu et place d’ethnopsychiatrie ou d’ethnopsychanalyse, trop chargées d’ethnicisme.