PSYCHANALYSE PUCE - PUISSANCE
i Dite « puce à l’oreille ». 1
· Girart de ROSSILLON, pub. par MIGNARD.. 2
· Dits et contes de BAUDOIN DE CONDE et de son fils JEAN DE CONDE, pub. par Ag. SCHELER.. 2
c Analogie au sexe de la femme. 3
· Caquets de l’accouchée (1622) 3
· FRANCION : Histoire comique de (1622) 3
· PASQUIER : La Puce de Mlle DESROCHES (1579) 3
aExpression
Le monde moderne, du moins en OCCIDENT, ne fait plus à la puce la place qu’elle avait autrefois dans la vie quotidienne. S’il existe encore, cet insecte familier, pour ne pas dire ce parasite intime, a cessé d’habiter nos jours et de hanter notre sommeil. Nous avons certes bien d’autres sujets d’insomnies, mais l’habitude s’est perdue de chercher les puces dans son lit avant de se coucher, de les capturer d’un bond d’une main experte, et de les écraser sur l’ongle après les avoir roulées entre le pouce et l’index. Un vieux rite, c’est le plus naturellement du monde que le bourgeois du « MENAGIER » au 14ème siècle conseillait à sa jeune épouse : « En esté, gardez‑vous que en vostre chambre ni en vostre lit n’ait nulles puces. » Car ces bestioles ont grouillé autrefois à la ville comme à la campagne, dans la bonne comme dans la mauvaise société. On se grattait sous les haillons mais aussi sous les habits de fête, sur les paillasses et sous les baldaquins ; dans les cours les plus huppées les princes et les princesses étaient soumis à des démangeaisons subites et à des gesticulations que négligent toujours les auteurs de films historiques, mais qui surprendraient beaucoup un observateur moderne habitué au maintien sobre et gracieux qu’arborent les royautés dans les magazines en couleurs !
Les puces nous ont laissé l’expression superbe et autrefois grivoise « avoir » ou « mettre la puce à l’oreille » ; éveiller, alerter l’attention d’une personne par un détail en apparence anodin, par une confidence qui trouble sa sérénité en laissant soupçonner anguille sous roche, et généralement prévoir un danger. Cette façon de parler est très ancienne. Elle semble avoir eu à l’origine le sens très fort, non seulement de violente inquiétude, mais de véritable tourment physique et moral – par analogie sans doute avec l’affolement et la douleur d’une personne dans le cas réel où une puce se serait logée dans son conduit auditif et l’aurait piquée en cet endroit sensible pendant son sommeil. C’est probablement sous l’influence de la vieille idée que l’on est mystérieusement averti, lorsque quelqu’un parle de vous, par des démangeaisons ou des sifflements de l’oreille que l’expression a évolué, par sens croisés, vers sa signification moderne d’inquiétude et de mise en alerte. La croyance, plus ou moins prise au sérieuse, était, elle aussi, déjà commune au 14ème siècle « Les oreilles vous deveroient bien fort et souvent mangier [démanger] ; car je ne suis en compagnie, que on ne parle toujours de vous » (MACHAUT).
C’est ainsi que l’expression apparaît dans une version du 14ème siècle de Girart de ROSSILLON, sous une forme qui semble déjà établie de longue date. Des marchands viennent annoncer au roi CHARLES que son ennemi GIRART, qu’il fait rechercher partout pour le pendre, est déjà mort et enterré. Mais le roi se réjouit trop tôt, car c’est GIRART lui‑même qui, déguisé en pèlerin, a répandu cette fausse nouvelle :
« Quant il vindrent en France, tout droit au roi alèrent
La mort du duc GIRART pour certain li nuncèrent.
CHARLES en fist tel joie ne fist mais* la paroille** ; * : jamais,
** : une joie sans précédent
* * *
Mais encor en aura telle puce en l’oroille* * : un tourment, un harcèlement de la part de GIRART
Dont il aura péour* de perdre corps et terre, * : peur
Si com après orrès* ; ainssin va de la guerre, * : ainsi que vous l’entendrez par la suite
On voit sovant fortune tourner en petit d’ore* ; * : d’heure
Tels rit devers le main* qui devers le soir plore. » * : matin
Mais c’est dans son sens érotique que l’expression a connu le succès le plus net. Pendant des siècles « avoir la puce à l’oreille » voulait dire « avoir des démangeaisons amoureuses ».
C’est bien le « tourment », l’agacement du désir amoureux qui désigne cette façon de parler, commune pendant des siècles, et que l’on retrouve chez de nombreux écrivains, que ce soit G. CRETIN au 16ème siècle parlant de :
« Dames qui ont tant la puce en l’oreille
Qu’il ne les fault appeler ni esveiller. »
C’est également au début du 14ème siècle qu’elle apparaît bien établie dans un contexte amoureux, en des vers de Jean de CONDE, lorsqu’une chambrière pousse avec beaucoup d’insistance sa dame à prendre un amant :
« Ne puis pas toutes les paroles
Recorder*, et sages et foles, * : répéter
Dittes et avant et arrière
De la dame et sa cambrière,
Ki un tel caudiel lui atempre* * : lui machine une telle ruse
Dont anuiera tart ou tempre* * : dont elle aura du chagrin tôt ou tard
Por cose la dame desist* * : quoi que la dame dît
Ne laissa que ne li mesist
Pluisour fois la puche en l’oreille »
Ou plus tard LA FONTAINE, dans une formule qui résume admirablement la situation :
« Fille qui pense à son amant absent
Toute la nuit, dit‑on, a la puce à l’oreille. »
C’est en prenant la locution au pied de la lettre que RABELAIS prêtait à PANURGE cette curieuse fantaisie de se fixer une puce à l’oreille : « Au lendemain PANURGE se feit perser l’aureille dextre à la JUDAÏQUE, et y attache un petit anneau d’or à ouvreige de touchie, ou caston [chaton] duquel estoit une pusse enchassée. » Il pouvait dès lors annoncer : « J’ay la pusse en l’aureille. Je me veulx marier »
Pourtant, bien qu’issue de l’ « inquiétude » provoquée par le désir, cette puce curieusement mal placée n’en constitue pas moins un euphémisme galant pour désigner des « piqûres » extrêmement spécifiques, et – qui sait ? – offre peut‑être un exemple de rare locution prise au langage féminin… Ce n’est pas d’hier en effet que l’on compare l’oreille à une coquille, et réciproquement un coquillage à une oreille. Les noms de plusieurs mollusques, « oreilles‑de‑mer », « oreilles‑de‑VENUS », sont les noms vulgaires de divers haliotides. Ce n’est peut‑être pas la peine de faire un dessin, mais ce n’est pas non plus d’hier que la coquille désigne le sexe de la femme – sexe qui justement signale son désir par des démangeaisons plus ou moins tenaces. L’époque, d’autre part, avait la puce en poupe ! Peut‑être par attention naturelle, mais sans doute aussi à cause de l’expression, la puce eut ses heures de gloire dans le domaine érotique. Il s’ensuivit une mode de puces liées à l’Objet aimé, qui dura presque un demi‑siècle. Au 17ème siècle, un soupirant qui avait la chance de capturer une puce sur le corps de sa belle l’attachait avec une minuscule chaîne en or, ou bien, reprenant la fantaisie de PANURGE, la fait enchâsser dans un médaillon et « la portait au cou comme une relique » (de P. LAROUSSE).
La vielle mère déplore en ces termes que sa fille en soit déjà à son septième enfant :
« Si j’eusse bien pensé que ma fille eust été si vite en besogne, je luy eusse laissé gratter son devant jusques a l’aage de vingt‑sept ans sans être mariée. »
La vieille AGATE raconte ainsi le cap franchi par sa jeune protégée :
« Laurette à qui la coquille démangeait beaucoup, quelque modestie qu’elle eust, se résolut à manier tout de bon ce qu’elle avoit feint de tant haïr. »
FURETIERE concluait :
« On dit que quelcun a la puce à l’oreille, quand il est fort éveillé, ou quand il a quelque passion agréable qui l’empêche de dormir. »
En 1579 tout un recueil de vers lui fut consacré sous le titre La Puce de Mademoiselle DESROCHES. La jeune fille ainsi nommée avait en effet suscité de la part de divers poètes une série de vers coquins, et elle en avait elle‑même écrit sur ce sujet chatouilleux. Voici par exemple ceux qui lui avait dédiés E. PASQUIER :
« Pleust or à Dieu que je pusse
Seulement devenir une pulce :
Tantost je prendrois mon vol
Tout en haut de ton col,
Ou d’une douce rapine
Je sucerois ta poitrine ;
Ou lentement, pas à pas,
Je me glisserois plus bas :
Là, d’un muselin folastre
Je serois pulce idolastre,
Pincetant je ne say quoy
Que j’aime trop plus que moy. »
Suivant BRANTÔME, TABARIN proclamait carrément sur le Pont‑Neuf :
« La nature des filles est de chair de ciron [moustic] parce que leur coquille leur démenge toujours. »
aSynonymie
Toute puissance souveraine est triple puissance : sacerdotale et magique d’une part, juridique de l’autre et enfin militaire.
La fréquentation des hauts lieux, le processus de gigantisation ou de divinisation qui inspire toute altitude et toute ascension rendent compte de ce que BACHELARD nomme judicieusement une attitude de contemplation monarchique liée à l’archétype lumino‑visuel d’une part, de l’autre à l’archétype psycho‑sociologique de la souveraine domination. La contemplation du haut des sommets donne le sens d’une soudaine maîtrise de l’univers. Le sentiment de la souveraineté accompagne naturellement les actes et les postures ascensionnelles. C’est ce qui fait comprendre en partie pourquoi le Dieu céleste est assimilé à un souverain historique ou légendaire. Chez les KORYAK, peuple FINNO‑OUGRIEN, le ciel est appelé le Maître d’en haut, le surveillant ; chez les BELTIRE, KHAN très miséricordieux ; chez les AÏNOU, Chef divin. On voit comment l’attitude imaginative de l’élévation, originairement psycho‑physiologique, non seulement incline à la purification morale, à l’isolement angélique ou monothéiste, mais encore rejoint la fonction sociologique de souveraineté. Le sceptre est l’incarnation sociologique des processus d’élévation. Mais ce sceptre est également verge. Car, il semble bien qu’il faille adjoindre à l’élévation monarchique la notion OEDIPIENNE de Dieu Père, de Dieu grand‑mâle. Nous savons, certes, qu’il est téméraire d’universaliser le complexe d’ŒDIPE, mais biologiquement parlant, même chez les TROBRIANDAIS, un rôle familial est toujours tenu par le mâle procréateur. Ce rôle de protecteur du groupe familial vient se sublimer et se rationaliser plus ou moins fortement dans l’archétype du monarque paternel et dominateur. Et, les conceptions de la psychanalyse classique, bien loin d’être originairement causales, ne viennent que s’inscrire en chemin comme surdétermination sociale et sexuelle de la finalité de grands gestes réflexologiques primitifs.
JUPITER et ses fpidres, symboles de sa puissance, est STATOR qui protège les combats, mais en même temps LATIARIS, ARCANUS, ANXURUS, prêtre et devin en majesté. MARS lui‑même, le guerrier par excellence, ne sera‑t‑il pas invoqué sous le vocable de THINCSUS, maître des assemblées, souverain de justice. Le pouvoir judiciaire n’est qu’une agressivité exécutive codifiée et maîtrisée. Et quoique ODHIN, le grand roi divin des GERMAINS, combatte par d’autres armes que le glaive, il faut, malgré la subtile argumentation DUMEZILIENNE, reconnaître une collusion guerrière entre ODHIN et les armes, les épées ou les lances.
La puissance apparaît d’abord comme royale. C’est le symbolisme du ROMULUS LATIN à la fois protégé de JUPITER et de MARS, porteur du lituus, bâton augural et sceptre. ROMULUS antithèse légendaire des richesses féminoïdes et SABINES. Di et virtus sont ce qui sépare des opes. Les SABINS méprisent d’ailleurs l’inopia LATINE. Le clivage fonctionnel doit donc nettement s’établir entre JUPITER et MARS d’une part, associés en la personne du roi ROMULUS, et de l’autre la troisième fonction symbolisée, par l’apport SABIN, QUIRINUS. ROMULUS invoque JUPITER STATOR, le JUPITER chez qui puissance magique et puissance guerrière sont indifférenciées, contre l’or des SABONS adorateurs de divinités agraires et lunaires. On retrouve le même clivage symbolique soit entre les VANES et les ASES des GERMAINS, soit au sein de la triade GAULOISE des CARNUTES. ESUS, TARANIS et TEUTATES se séparent en deux groupes nettement tranchés : les deux premiers sont des divinités royales et combattantes (ESUS est à rapprocher du LATIN erus, maître, du SANSKRIT asura, dieu magicien, et de l’IRANIEN ahura, dieu suprême) opposées à TEUTATES le dieu de la masse, du tout social, le dieu nocturne et féminoïde. Ce scème séparateur se redouble en quelque sorte au sein de la divinité majeure de la théologie fonctionnelle, car le Grand Dieu lui‑même se présente sous deux aspects nuancés qui deviendront vite antithétiques.