PSYCHANALYSE REVE
Deux Accomplissement d’un désir 3
b A la psychose transitoire. 4
ii Richesse du rêve en lui‑même. 4
aSa place
Dans l’Antiquité, on attribuait au rêve une valeur prémonitoire. Par la suite, et jusqu’à FREUD, le rêve ne fut plus considéré que comme une élucubration sans valeur : « Rêves et songes ne sont que mensonges »…
Il reste à établir un pont entre la symbolique freudienne des rêves et la neurophysiologie. Une chose est certaine : le rêve est un comportement habituel de l’individu. Comme tel, sa personnalité, son caractère doivent s’y refléter pendant la nuit, comme ils le font dans l’activité consciente pendant le jour.
La place du rêve est considérable dans la théorie psychanalytique : l’analyse des rêves est la voie royale de la connaissance de l’inconscient. Avec la Science des rêves, parue au début du siècle, FREUD affirme que le rêve est une façon privilégiée de connaître Autrui et de se connaître soi‑même. En effet, lorsque la conscience est endormie, les facteurs inconscients (désirs, préoccupations, etc.) peuvent faire irruption et se manifester durant la nuit sous forme de symboles qu’il reste à déchiffrer. Les théories de FREUD puis celles de JUNG se sont révélées très fructueuses pour découvrir la personnalité profonde des Individus, et ce malgré quelques excès dans l’utilisation du symbole.
Le rêve finit sur une consolation, mais il contient essentiellement un aveu important concernant la relation de la jeune fille à sa maîtresse, comme vous les lirez. Comment le rêve, qui pourtant doit servir à un accomplissement de désir, en vient‑il à être le substitut d’un aveu qui n’a pas la moindre chance d’être avantageux pour la rêveuse ? Faut‑il vraiment nous croire autorisés à concéder, à côté des rêves de désir et des rêves d’angoisse, l’existence de rêves d’aveu, ainsi que des rêves d’avertissement, de rêves de réflexion, de rêves d’adaptation etc. ? FREUD reconnaît volontiers ne pas encore comprendre complètement pourquoi l’attitude qu’il a adoptée dans son interprétation des rêves vis‑à‑vis de ce genre de recherches se hjeurte aux réistances d’un grand nombre de psychanalystes, et non des moindres. La distinction entre rêves de désir, rêves d’aveu, rêves prémonitoires, rêves d’adaptation, etc., ne lui semble guère aller plus loin que celle qu’on est bien forcé d’introduire entre les médecins spécialistes : médecins des femmes, médecins des enfants et médecins des dents.
Une dame qui souffre de la manie du doute et d’un cérémonial obsessionnel exige de sa garde‑malade qu’elle ne la quitte pas des yeux un seul instant, parce qu’autrement elle se mettrait à repasser dans son esprit tout ce qu’elle aurait pu faire d’interdit pendant l’espace de temps où elle serait restée sans surveillance. Et voilà qu’un soir, se reposant sur son divan, elle croit remarquer que la garde‑malade de service s’est endormie. Elle lui demande : « M’avez‑vous vue ? » La garde‑malade sursaute et répond : « Oui bien sûr. » Nouveau sujet de doute pour la malade, qui un moment après répète sa question. Nouvelle prestation de la garde‑malade ; entre alors un autre domestique, apportant le repas du soir. Cela se passait un vendredi soir. Le lendemain matin la garde‑malade raconte un rêve qui dissipe les doutes de la patiente. Rêve : On lui a confié un enfant dont la mère est partie en voyage, et elle a perdu l’enfant. Chemin faisant elle demande aux gens dans la rue s’ils ont vu l’enfant. Puis elle arrive près d’une grande étendue d’eau qu’elle franchit sur une étroite passerelle. (A quoi elle ajoutera après coup : sur cette passerelle a soudain surgi devant elle, comme une fata morgana, une autre garde‑malade). Puis elle est dans une région qu’elle connaît et y rencontre une femme qu’elle a connue jeune fille et qui à l’époque, avant de se marier, était vendeuse dans un magasin d’alimentation. Elle demande à la femme, qui est sur le pas de sa porte : avez‑vous vu l’enfant ? Mais au lieu de s’intéresser à la question la femme lui raconte qu’elle est maintenant séparée de son mari, sur quoi elle ajoute que dans le mariage non plus les choses ne tournent pas toujours bien. Alors la garde‑malade se réveille tranquillisée, en se disant qu’on trouvera sans doute l’enfant chez une voisine. Analyse : L’hypothèse de la patiente est que ce rêve se rapporte à l’endormissement démenti par la garde‑malade. Ce que cette dernière lui raconta en complément au rêve sans en avoir été priée l’a mise en état de procéder à une interprétation pratiquement suffisante quoique incomplète sur bien des points. FREUD n’a lui‑même entendu que le rapport de la dame, il n’a pas parlé à la garde‑malade. Après que la patiente aura exposé son interprétation, FREUD apportera les compléments que l’on peut tirer de cette étude générale sur les lois de la formation du rêve.
« La garde‑malade dit que l’enfant du rêve lui fait penser à un service de garde dont elle s’est sentie extraordinairement satisfaite. Il s’agissait d’un enfant souffrant d’une inflammation blennorragique des yeux et qui ne pouvait pas voir. Mais la mère de cet enfant ne partait pas en voyage, elle s’occupait de lui elle aussi. Par contre je sais que mon mari, qui tient beaucoup à cette garde‑malade, m’a mise sous sa protection lors de son départ, et qu’elle lui a alors promis de veiller sur moi – comme un enfant ! »
D’autre part, l’analyse de la patiente nous fait deviner qu’en exigeant de ne pas être quittée des yeux elle s’est elle‑même replacée dans l’enfance.
« Elle a perdu l’enfant, poursuit la patiente, cela signifie qu’elle ne m’a pas vue, qu’elle m’a perdue des yeux. Elle avoue par là qu’elle s’est réellement endormie un moment et qu’ensuite elle ne m’a pas dit la vérité.
Il y a dans le rêve un passage qui demeure obscur pour la dame : celui où la garde‑malade demande aux gens dans le rue s’ils ont vu l’enfant. Par contre elle sait donner une solution satisfaisante aux autres éléments du rêve manifeste.
« La grande étendue d’eau lui fait penser au RHIN mais elle ajoute qu’elle était encore plus large que le RHIN. Elle se rappelle alors que la veille au soir je lui ai lu l’histoire de JONAS et de la baleine et raconté que moi‑même j’avais vu un jour une baleine dans la MANCHE. Je pense que la grande étendue d’eau est la mer, donc une allusion à l’histoire de JONAS.
« Je crois aussi que l’étroite passerelle provient de la même histoire bouffonne dans sa version populaire. On y raconte que le professeur d’instruction religieuse expose aux écoliers l’extraordinaire aventure de JONAS, sur quoi un gamin objecte que cela ne va pas, car une autre fois le maître a dit que la baleine avait un gosier si étroit qu’elle ne pouvait avaler que de toutes petites bêtes. Le maître se tire d’affaire en expliquant que JONAS étant un Juif il arrivait à se faufiler partout. Ma garde‑malade est très religieuse mais encline au doute religieux, aussi me suis‑je reproché d’avoir peut‑être suscité ses doutes par ma lecture.
« Sur cette étroite passerelle elle vit donc apparaître une autre garde‑malade de sa connaissance. Elle m’a raconté son histoire : cette garde‑malade s’était jetée dans le RHIN parce qu’on l’avait renvoyée d’une place à cause d’une faute dont elle s’était rendue coupable. [A cet endroit, FREUD a effectué une condensation du matériel, faute que FREUD ait pu corriger après avoir revu les notes de la dame à qui il doit l’histoire. La garde‑malade apparue sur la passerelle ne s’était rendue coupable d’aucune faute pensant son service. Elle avait été renvoyée parce que la mère de l’enfant, obligée de partir en voyage, avait déclaré que pendant son absence elle voulait que l’enfant soit aux mains d’une personne plus âgée – par conséquent plus digne de confiance ? a ce récit s’en enchaînait un second, celui d’une autre garde‑malade, qui avait réellement été congédiée à cause d’une négligence mais se s’était pas noyée pour autant. Le matériel nécessaire à l’interprétation de ce fragment de rêve se répartit ici suivant deux sources, comme c’est d’ailleurs souvent le cas. Ma mémoire accomplit la synthèse qui conduit à l’interprétation. – Du reste on trouve aussi dans l’histoire de la garde‑malade qui s’est noyée le thème du départ de la mère, que la dame relie au départ de son mari. C’est comme on voit une surdétermination qui nuit à l’élégance de l’interprétation. Elle craint donc d’être envoyée elle aussi parce qu’elle s’est endormie. D’ailleurs un jour après l’incident et le récit du rêve elle a pleuré à chaudes larmes, et comme je lui en demandais la raison elle me répondit avec une grande brusquerie : vous le savez aussi bien que moi, et maintenant vous n’avez plus confiance en moi. »
Comme dans l’apparition de la garde‑malade qui s’est noyée a été ajoutée après coup à son récit par la rêveuse, et se trouvait être particulièrement clair, nous aurions dû conseiller à la dame de commencer par ce point son interprétation du rêve. D’autre part, d’après le compte‑rendu de la rêveuse cette première partie du rêve était pleine de l’angoisse la plus vive, alors que dans la seconde partie se prépare l’apaisement avec lequel elle se réveille.
« Dans le fragment suivant, poursuit la dame analysant le rêve, je trouve une nouvelle preuve certaine en faveur de l’idée que dans ce rêve il est question de l’incident du vendredi soir, car la femme qui avait été autrefois vendeuse dans un magasin d’alimentation ne peut représenter que la jeune fille qui apporta le dîner ce soir‑là. Je remarque que la garde‑malade s’était plainte toute la journée à propos de choses sans importance. La question qu’elle adresse à la femme – avez‑vous l’enfant ? – est très évidemment dérivée de ma question – m’avez‑vous vue ? – telle que je l’ai formulée justement pour la seconde fois lorsque la jeune fille est entrée avec les plats. »
Dans le rêve aussi la question concernant l’enfant est posée deux fois. Quant au fait que la femme ne donne pas de réponse, qu’elle ne s’intéresse pas à la question, nous pourrions l’interpréter comme une dépréciation de l’autre domestique au profit de la rêveuse, qui dans le rêve s’élève au‑dessus de l’autre précisément parce qu’il lui faut lutter contre les reproches qui lui sont adressés à cause de son inattention.
« La femme apparaissant dans le rêve n’est pas séparée de son mari. Tout le passage provient de l’histoire de la vie de l’autre jeune fille, qui par décision autoritaire de ses parents a été éloignée – séparée – d’un homme qui voulait l’épouser. La phrase qui dit que dans le mariage non plus les choses ne se passent pas toujours bien est vraisemblablement une consolation dont il fut question dans les propos échangés entre les deux jeunes filles. Cette consolation lui sert de modèle pour une autre, par laquelle le rêve se termine : on trouvera sans doute l’enfant.
« Mais j’ai conclu de ce rêve que la garde‑malade s’était réellement ce soir‑là, et pour cette raison redoutait d’être renvoyée. J’ai renoncé pour cette raison à douter de ce que j’avais moi‑même perçu. D’ailleurs après avoir fait le récit de son rêve la jeune fille a ajouté qu’elle regrettait fort de ne pas avoir apporté avec elle une clef des songes. Comme je faisais la remarque que ces sortes de livres ne contenaient guère que la plus basse superstition elle répliqua qu’elle était loin d’être superstitieuse mais qu’elle devait dire que tous les désagréments de sa vie lui étaient advenus un vendredi. En outre, maintenant elle me traite mal, se montre susceptible, irritable, et me fait des scènes. »
FREUD est d’avis que nous devons accorder à la dame qu’elle a correctement interprété et mis à profit le rêve de sa garde‑malade. Comme c’est si souvent le cas dans l’interprétation des rêves en psychanalyse, ne sont pas seulement les résultats de l’association qui doivent être pris en considération pour la traduction du rêve, mais aussi les circonstances qui ont accompagné son récit, le comportement du rêveur avant et après l’analyse du rêve, ainsi que tout ce qu’il extériorise et trahit aux alentours du moment où il raconte le rêve – pendant la même séance du traitement. Si nous prenons en considération l’irritabilité de la garde‑malade, la relation qu’elle établit avec le vendredi qui porte malheur, etc., nous confirmerons le jugement de la maîtresse : le rêve avoue ce que la garde‑malade avait nié, à savoir qu’elle s’était réellement assoupie et avait craint pour cette raison qu’on lui retire l’enfant confié à sa garde et qu’on la renvoie. Du reste la garde‑malade avoua quelques jours plus tard à une tierce personne qu’elle s’était endormie ce soir‑là, et justifia ainsi l’interprétation de la dame. Mais le rêve, qui pour al dame avait une importance pratique, suscite notre intérêt théorique.
Nous sommes préparés à l’idée que l’interprétation faite par la dame n’est pas complète. Il reste les parties du contenu du rêve dont elle ne pouvais pas rendre compte. Elle souffre de plus de cela d’une névrose obsessionnelle, trouble qui d’après les impressions de FREUD est un obstacle considérable à la compréhension des symboles du rêve, tout comme la démence précoce facilite cette compréhension. Mais la connaissance de la symbolique du rêve permet de comprendre des passages ininterprétés de ce rêve et de deviner un sens plus profond derrière ceux qui ont déjà été interprétés. Un fait qui ne manque pas de nous frapper est qu’une partie du matériel utilisé par la garde‑malade vient du complexe de l’accouchement, de l’enfantement. La grande étendue d’eau (le RHIN, la MANCHE dans laquelle la baleine a été vue) est assurément l’eau d’où sortent les enfants. Et elle y arrive étant à la recherche d’un enfant. Le mythe de JONAS qui se trouve derrière la détermination de cette eau, la question de savoir comment JONAS l(enfant) passe à travers la fente étroite, appartiennent au même contexte. La garde‑malade qui s’est précipitée dans le RHIN à la suite d’une humiliation, qui s’est jetée à l’eau, a trouvé jusque dans son désespoir vis‑à‑vis de l’existence une consolation sexuelle symbolique par sa manière de mourir. L’étroite passerelle sur laquelle surgit l’apparition est très vraisemblablement à interpréter elle aussi comme un symbole génital bien qu’on attende encore d’ne avoir une connaissance précise. Le désir « je veux avoir un enfant » paraît donc être pour le rêve le formateur venu de l’inconscient, et aucun ne semble mieux approprié à consoler la garde‑malade de la pénible situation que lui offre la réalité. « On va me renvoyer, je vais perdre l’enfant que j’ai en garde. Qu’importe ! Dans ce cas je créerai pour moi‑même un enfant qui soit le mien, né de mon corps. » C’est peut‑être à ce contexte qu’appartient le passage ininterprété où la rêveuse demande après l’enfant à tous les gens qu’elle rencontre dans la rue. Il faudrait alors le traduire ainsi : dussé‑je me prostituer dans la rue, je saurai faire une enfant. Un défi que la rêveuse avait jusqu’alors caché éclate soudain, et c’est à lui qu’est d’abord adapté son aveu : « Soit ! J’ai fermé les yeux et compromis la confiance que j’avais acquise comme garde‑malade, et maintenant je vais perdre ma place. Serai‑je assez sotte pour me jeter à l’eau comme X ? Non, je ne reste plus garde‑malade, je vais me marier, être une femme, avoir un enfant à moi, je ne permettrai pas qu’on m’en empêche. « Cette traduction se justifie si l’on notre qu’ »avoir un enfant » est bien l’expression infantile du désir du commerce sexuel et que la conscience peut laisser passer cet euphémisme pour désigner un désir choquant. Ce qui rend possible dans le rêve l’aveu qui est préjudiciable à la rêveuse mais pour lequel elle avait dans la vie éveillée un certain penchant c’est donc un trait latent de son caractère qui se sert le l’accomplissement d’un désir infantile pour faire cet aveu. Nous sommes en droit de supposer que ce caractère est en étroite connexion – du point de vue du temps comme du point de vue du contenu – avec le désir d’avoir un enfant ou le désir de la jouissance sexuelle.
Depuis quelques années, les neurophysiologistes ont repris le problème du rêve sur des bases strictement expérimentales. De nombreuses découvertes ont été faites, notamment par le laboratoire dirigé par le professeur JOUVET à la faculté de médecine de LYON. On constate en particulier combien le rêve est nécessaire à l’Homme qui, au total, rêve environ cent minutes au cours d’une nuit heures. Ces expériences ont permis au professeur JOUVET de déclarer que le rêve, état électrique particulier du cerveau, constitue un troisième état du cerveau.
bCaractéristiques
Phénomène normal, le rêve met pourtant en jeu des mécanismes que l’on retrouve dans les névroses (substitution, déplacement, identification etc.).
Il a cependant la structure d’une psychose transitoire (représentation hallucinées). Ceci suffit à relativiser l’hiatus traditionnel entre le normal et la pathologique.
Par ailleurs, les considérations de figurabilité, le processus primaire, se montrent isomorphes aux phénomènes de l’esprit, de la poésie, du symbolisme. Le rêve permet donc de ramener sous un seul point de vue métapsychologique le normal, le pathologique et le culturel.